Du bon usage de la lutte contre le complotisme (1)

Commandé par la fondation Jean Jaurès et Conspiracy Watch, un sondage sur l'impact du complotisme en France a eu pour conséquence de diffuser des théories conspirationnistes auprès de personnes qui les ignoraient et d'amener certaines de ses dernières à déclarer y croire.

Ce sondage est réalisé par l'IFOP, un an après une première expérience commanditée par les mêmes organisations. Comme l'année dernière, les résultats sont commentés par Rudy Reichstadt, directeur de Conspiracy Watch et membre de l'Observatoire des radicalités politiques de la fondation Jean Jaurès.

La méthodologie est la suivante : « La présente enquête a été réalisée par questionnaire auto-administré en ligne, du 21 au 23 décembre 2018. Elle a été menée auprès d’un échantillon de 1 506 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus, complété par un échantillon de 254 personnes de moins de 35 ans, qui ont été remises à leurs poids réels au sein de l’échantillon lors du traitement statistique des résultats. Au total, 1 760 personnes ont été interrogées [...]»

Dix théories conspirationnistes (dont trois sont reprises du sondage de l'année dernière) sont présentées en une phrase aux sondé-es qui doivent indiquer s'ils et elles connaissaient cette théorie avant le sondage (mesure de la notoriété) et s'ils et elles étaient plus ou moins d'accord (mesure de l'adhésion)1. Les personnes interrogées sont donc amenées à se prononcer sur la croyance qu'elles pourraient avoir en un court énoncé dont elles n'ont pas entendu parler auparavant.

Le commentaire de ce nouveau sondage précise : « Il convient de noter qu’afin de neutraliser un biais d’acquiescement, nous avons, dans la présente enquête, procédé à rebours de l’enquête de l’année dernière : au lieu de demander d’abord aux participants s’ils avaient entendu parler des différentes théories du complot que nous leur présentions puis de leur demander s’ils y adhéraient, nous leur avons d’abord demandé s’ils y adhéraient et, dans un second temps, s’ils avaient déjà entendu parler de chacune de ces thèses avant de commencer à répondre au questionnaire qui leur était présenté. »

Ce commentaire n'explique pas en quoi l'inversion des questions neutraliserait le biais d'acquiescement (pour une présentation  de ce travers dans le sondage précédent, et d'autres qui pourraient amener à des résultats surestimés, voir cet article). Cette inversion, par ailleurs, ne règle en rien le problème de fond : ayant pour objectif de mesurer l'impact de théories complotistes, le sondage les diffuse auprès d'un public qui n'en avait pas connaissance.

1073 personnes (61 % des répondant-es) ignoraient qu'on puisse penser que « le trafic de drogue international est en réalité contrôlé par la CIA. » Dans sa modalité même, le sondage leur donne accès à cet énoncé en leur laissant le choix d'y adhérer ou non : l'IPSOS et ses commanditaires le présentent donc comme plausible.

Pour combattre le complotisme, il faut le mesurer. Mais des outils de mesure évitant de diffuser le complotisme sont-ils hors de notre portée ?

Ce problème éthique est d'autant plus criant que l'étude va, dans certains cas, provoquer l''adhésion déclarée de ceux qui ignoraient les thèses.

Comparaison du niveau d'adhésion en fonction de la connaissance préalable de la thèse complotiste © IFOP pour la fondation Jean Jaurès et Conspiracy Watch Comparaison du niveau d'adhésion en fonction de la connaissance préalable de la thèse complotiste © IFOP pour la fondation Jean Jaurès et Conspiracy Watch

 Rudy Reichstadt le précise lui-même : « 21 % de ceux qui n’avaient jamais entendu parler de la thèse d’un vaste mensonge politico-industriel sur les vaccins y adhèrent tandis que ce n’est le cas que de 6 % de ceux qui n’avaient jamais entendu parler de la théorie du complot sur le premier pas de l’homme sur la Lune. »

Faisons les calculs. 37 % des 1760 personnes sondées affirment ne pas connaitre la thèse d'un complot politico-industriel autour des vaccins. 21 % d'entre elles affirment y adhérer. Cela fait environ 136 personnes qui disent croire dans un énoncé conspirationniste dont ils affirment par ailleurs n'avoir rien su jusqu'au jour du sondage.

De même, Rudy Reichstadt explique à propos d'une thèse sur l'existence d'un complot sioniste mondial : 22 % des sondés sont d’accord avec cet énoncé (7 % « tout à fait d’accord », 15 % « plutôt d’accord » et 32 % « sans opinion »). 33 % de ceux qui avaient déjà entendu parler de cette thèse avant l’enquête l’approuvent (contre 13 % chez ceux qui n’en avaient jamais entendu parler auparavant sachant qu’environ la moitié des participants de l’enquête ne connaissait pas cette thèse). »

Si l'on fait encore le calcul, 121 personnes sondées affirment croire en un complot sioniste dont elles ignoraient tout jusqu'à ce que l'IFOP le présente comme une thèse à laquelle on peut ou non croire.

Soit ce sondage présente des biais et des failles qui n'ont pas été repérés. Soit il a eu pour effet de provoquer une adhésion déclarée à des thèses conspirationnistes, chez plus de 120 personnes pour chaque énoncé des deux exemples, et alors même qu'elles en ignoraient tout une heure auparavant.

Il y a urgence à ce que les commanditaires s'interrogent, et que les médias qui relaient ces résultats le fassent avec un peu plus de prudence.

 

1De nombreuses questions supplémentaires sont posées sur l'âge, le genre, le niveau de diplôme, le niveau social, le sentiment d'avoir échoué ou réussi sa vie, etc. dans le but d'identifier des facteurs corrélés à une forte adhésion au conspirationnisme.

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