Paris honorera-t-elle un homophobe, un sexiste, un raciste ?

La majorité parisienne doit refuser ce mercredi d'honorer Claude Goasguen, ou assumer qu'elle tient pour négligeable les conséquences des croisades homophobes, sexistes, racistes ou anti-pauvres de cet homme politique.

2021-03-09-18-13

 

Le 6 octobre dernier, le Conseil de Paris votait avec l'aval de l'Exécutif un vœu de la droite proposant de rebaptiser une portion de rue du seizième arrondissement du nom de l'ancien élu Claude Goasguen. L'adjointe en charge des questions de mémoire, membre du groupe communiste, Laurence Patrice, approuvait sans émettre la moindre objection. Lors de la séance de cette semaine, ce vœu se transforme en délibération, donc en décision concrète.

Compagnon de route très actif d'Occident, membre d'Ordre nouveau, Goasguen a commencé à l'extrême-droite, avant de choisir la droite dite républicaine.

Tout au long de sa carrière, Claude Goasguen a pourri de son homophobie la vie des homos, des bis, des trans. Il s'est opposé au PaCS, refusant même de reconnaître le concubinage. Tout au long des années 1990 pourtant, le sida avait montré toutes les conséquences terribles du refus de reconnaître les unions d'homos : rejet du compagnon lors des enterrements d'un défunt, expulsion du logement car le bail ne reconnaissait pas l'union après la mort, privation des souvenirs de l'être aimé – pour ne parler que des décès. Refuser le PaCS dans ce contexte, c'était considérer que notre souffrance ne valait rien, que nos vies n'avaient pas à être amélioré. Et Anne Hidgalo veut honorer cela ?

Sans surprise, Claude Goasguen s'est opposé 15 ans plus tard à l'ouverture du mariage, puis de la PMA. Voilà un individu qui a refusé l'universalisme, combattu l'égalité, menacé la sécurité juridique de nos couples et de nos familles, de toutes nos familles. Entre temps, il a été à l'initiative d'une tribune dans Valeurs Actuelles, cosignée par Boutin ou Vanneste, diffamant Act Up-Paris. Il s'est opposé, contre Luc Ferry, ministre de son propre camp,  à l'introduction du concept de genre dans les programmes scolaires de SVT, relayant ainsi les croisades catholiques, et tâchant d'entraver l'enseignement de données scientifiques à même de lutter contre les inégalités hommes-femmes, l'homophobie, la transphobie. Il a participé pleinement aux campagnes de diffamation des ABCD de l'égalité, ces outils pédagogiques de lutte contre le sexisme et les LGBTQIphobies fondés eux-aussi sur des travaux scientifiques, et que Manuel Valls a fait retirer sous la pression combinée de la droite, de la Manif pour tous et du pape.

L'homophobie, la transphobie, ce sont des surtaux de suicide documentés, des agressions quotidiennes, des meurtres, des discriminations, des campagnes de prévention contre le VIH et les IST empêchées, des vies pourries, broyées. Honorer Claude Goasguen, c'est honorer un homme qui contribue à alimenter les discours et les pratiques qui entraînent tout cela. C'est un vote LGBTQIphobe qui considère que les vies des minorités sexuelles ne méritent pas qu'on pense à elles quand on rend hommage à un individu qui a contribué à les pourrir.

C'est aussi un vote sexiste. J'ai donné quelques exemples des croisades de Goasguen contre les droits des femmes. Deux jours après le 8 mars, la majorité municipale veut honorer un opposant à l'allongement des délais pour l'IVG, alors même que son camp politique vient d'empêcher par obstruction parlementaire l'adoption d'un texte de loi porté par des élu-es socialistes à l'Assemblée nationale.

C'est aussi un vote raciste. Goasguen, dans son homophobie, portait une obsession particulière pour les PaCS blancs qui auraient selon lui facilité l'immigration clandestine. En réalité, le PaCS a pendant longtemps été ignoré des préfectures et de nombreux couples dits binationaux ont vu leur vie bouleversée par des menaces d'expulsion de l'un d'entre eux, dont le titre de séjour avait été refusé. De même, l'homme qu'Anne Hidalgo acceptera peut-être d'honorer était partie en croisade contre la construction d'un centre d'hébergement d'urgence modulaire géré par l'association Aurore, qui devait notamment accueillir des migrant-es. Goasguen a mené une campagne faite d'insultes, de calomnies, de menaces, allant même de proposer dans une réunion publique : « «Vous voulez dynamiter la piscine [située à proximité du futur centre d'hébergement] ? Ne vous gênez pas, mais ne vous faites pas repérer.» Quelques mois plus tard, le futur centre en pleine construction faisait l'objet de deux tentatives d'incendies à deux mois de distance.

Comme l'indiquait le vœu de la droite parisienne, Claude Goasguen « incarnait » le seizième arrondissement : la ghettoïsation pour riches, l'affichage des inégalités conçues comme naturelles, leur traduction en droits et dans le territoire. C'est aussi cela que la majorité parisienne s'apprête à honorer. Quelques jours après des hommages appuyés et hors sol du PCF et du PS pour Olivier Dassault, un autre homophobe, raciste, soutien de l'extrême-droite, ce soutien de la majorité parisienne en dit long sur la confusion qui tient la gauche institutionnelle.

La ville de Paris a mis 25 ans à mettre une plaque commémorant Cleews Vellay, militant pédé, président d'Act Up-Paris, mort du sida après l'avoir sans cesse combattu. 25 ans. La ville de Paris a mis 20 ans à émettre un simple vœu permettant enfin un centre d'archives et de mémoires LGBTQI qui soit porté par les concernéEs. Aucun de ces votes n'autorise « en échange » d'honorer un homophobe, un raciste, un sexiste, un classiste, un ennemi des malades du sida qui a voté toutes les mesures les pénalisant financièrement dans la prise en charge de la maladie, par exemple les franchises médicales. On ne peut en même temps reconnaître enfin la mémoire des luttes LGBTQI et honorer un homophobe – qui lui, n'a même pas à attendre le délai de 5 ans après sa mort pour avoir sa petite plaque. La mise en équivalence d'un homophobe et d'un militant contre l'homophobie serait en elle-même insultante, mais il n'y a même pas équivalence : l'homophobie doit être célébrée sans délai.

Anne Hidalgo et sa majorité doivent choisir : l'universalisme concret, l'égalité, la liberté, la fraternité ; ou bien l'entre-soi politicien, l'indifférence aux conséquences de l'homophobie, du racisme, du sexisme, du classisme, le confusionnisme qui ne profite qu'aux idées et pratiques de l'extrême-droite. Un soutien de la majorité à cette délibération marqueraient forcément les prochaines échéances électorales,  régionales ou présidentielles.

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