Barbier, Aphatie et les autres : leurs idées triomphent et elles tuent

Les éditocrates ont leur part de responsabilité dans la catastrophe sanitaire que nous connaissons. N'attendons pas un « jour d'après » pour la poser car leurs idées tuent.

Sur les plateaux et les réseaux sociaux, Christophe Barbier, Jean-Michel Aphatie et leurs clônes appellent, en boucle, à un « nouveau monde » avec moins d’État et moins de dépenses publiques. C'est pourtant cette logique, qu'ils ont défendue depuis vingt ans,  qui a défini les grandes orientations du pays en matière de santé. C'est cette logique qui nous a rendu-es si vulnérable face à cette crise. C'est cette logique qui provoque des morts évitables si on en changeait radicalement, maintenant. Imposer encore et encore la demande de moins d'Etat est irresponsable et criminel.

Parce que le choix politique des vingt dernières années a été la réduction des dépenses publiques, le démantèlement des services publics inscrit dans des logiques de management, l'hôpital public est exsangue. Urgentistes et autres hospitaliers ont fait grève et manifesté pendant plus d'un an. La majorité a aggravé l'austérité. Les éditorialistes ont dénoncé leur mouvement, moqué leur manifestation.

Toujours pour réduire les dépenses publiques, la recherche a été en grande partie privatisée. Entendons-nous bien : la privatisation ne concerne que le bénéfice, pas le risque ni l'investissement ; le secteur privé reçoit encore grassement des soutiens publics, comme le Crédit Impôt Recherche, le CIR, sans avoir à rendre de comptes. Par exemple, Sanofi reçoit depuis 10 ans 150 millions d'euros au titre de soutien à la recherche. En 10 ans, Sanofi a supprimé plus de 2000 postes de chercheurs, abandonné des domaines entiers car jugés non rentables, comme Alzheimer, breveté des anciennes molécules comme l'insuline pour les vendre au prix fort. Pendant que les dépenses publiques finançant ce système explosaient avec les prix illégitimes des médicaments que ce système a autorisé, on supprimait des lits, des services, des hôpitaux. En réalité, il ne s'agissait pas de réduire les dépenses publiques, mais bien de les diriger vers le privé. Un peu, mais à une bien plus grande échelle, comme quand l'argent public vient sauver l'Express de la gestion calamiteuse de Christopbe Barbier – qui n'est pas très cohérent quand il s'agit de baisser les dépenses publiques.

La recherche publique fut soumise au principe de management. Pour espérer une partie des mannes financières qu'on déversait au privé, les chercheurs devant prouver la rentabilité de ce qu'il faisait dans une optique à court terme. C'est parce que des recherches sur le SARS-1 ou le MERS ont été jugés trop peu rentables que leur financement a diminué, empêchant les chercheur-ses de produire les connaissances qui auraient pu aujourd'hui nous permettre de prendre de l'avance sur un virus de la même famille. Trop occupés à ânoner « on ne pouvait pas savoir, cette crise est inouïe, on ne pouvait pas prévoir » sur tous les plateaux, les Barbier, Aphatie et leurs clones ont-ils conscience que c'est bien leur logique qui nous a privé de ces recherches qu'ils auraient été les premiers à trouver inutiles et trop coûteuses ?

C'est aussi pour réduire les dépenses publiques qu'on a privatisé et délocalisé la production de médicaments et confié au marché, celui que Barbier et Aphatie chantent. Résultats : nous sommes dépendants, à 80 %, de puissances étrangères pour en être pourvus. Dans la crise actuelle, qui fait exploser la demande de médicaments de réanimation, cela nous expose de façon dramatique. Les pénuries de curare, de sédatifs, d'antibiotiques s'annoncent terribles et meurtrières. Sans elle, des patients vont mourir d'étouffement, dans des conditions atroces. L’État est si peu présent que 15 jours après les premières alertes, il n'est même pas capable de connaître l'état des stocks et les besoins, de coordonner la production, d'identifier de nouveaux fournisseurs disponibles. Des personnes vont mourir, horriblement, parce que l’État a abandonné les biens de santé : Jean-Michel Aphatie ne sabre pas encore le champagne, mais nous expose un petit gif rigolo de Maître Yoda pour en appeler au marché – le même qui, sans l'Etat, génére des pénuries meurtrières.

© jmaphatie

Maitre Yoda consolera-t-il les familles des résidents d'Ephad qui meurent dans la douleur du fait de pénuries de calmants parce que le marché tant vanté de Jean-Michel Aphatie a décidé que leur vie n'était pas rentable, comme n'ont pas été rentables au cours des vingt dernières annnées les vies de millions de morts du sida, d'hépatites, de dengue, de paludisme, de tuberculose que le marché tant vanté de Jean-Michel Aphatie a condamné à mort.

Masques, blouses, respirateurs et valves, dépistage, aide aux femmes victimes de violences conjugales, acceil des SDF, des exilés, des prisonniers : l’État est absent de tout, sauf de la communication pour sauver les apparences. On voit bien pourquoi les politiques au pouvoir comme les penseurs de cour insistent tant sur le caractère terrible et imprévisible de l'épidémie - démontrant ainsi que pour eux, la politique ne peut rien : c'est bien parce qu'ils savent que le triomphe de leurs idées a accru notre vulnérabilité et qu'ils portent une part de responsabilité dans la situation actuelle. Oui, ils sont comptables des morts.

On ne doit pas attendre le « jour d'après » pour combattre les idées de Barbier, Aphatie, les autres : parce que ce sont elles qui ont contribué à restreindre dramatiquement la réponse à l'épidémie, parce qu'elles tuent, parce qu'ils en redemandent, dénonçons les comme criminelles et irresponsables. Maintenant.

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