Ségolène Royal et l'ordre injuste

Mépris pour la colère des pauvres et la demande de justice sociale, légitimation des atteintes aux droits fondamentaux au nom d'un ordre républicain injuste et inégalitaire, présomption d'innocence refusée aux jeunes des banlieues, politique éducative fondée sur l'humiliation publique : la récente déclaration de Ségolène Royal vaut programme.

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On peut et doit s'indigner des récents propos de Ségolène Royal saluant l'arrestation filmée illégalement de jeunes publiquement humiliés à Mantes-la-Jolie : "Soyons un peu efficaces et un peu concrets. Ça ne leur a pas fait de mal, à ces jeunes, de savoir ce que c'est le maintien de l'ordre, la police, de se tenir tranquilles. Ça leur fera un souvenir. Et c'est pas mal pour leur redonner le sens de la réalité.". Ces propos sont abjects. Mais l'indignation ne doit pas être seulement morale. Les propos de Royal résument sa politique, et derrière elle celle du parti socialiste ces vingt dernières années.

Ségolène Royal n'a jamais été de gauche. Sur les questions de politique sexuelle, de prévention et de droits des minorités, ses actes et déclarations passées annoncent les combats de la Manif pour tous. En tant que secrétaire d'état à l'enseignement primaire sous le gouvernement Jospin, elle censura en 1998 une brochure de prévention où elle voyait une « incitation à la débauche » - sans aucune pression de groupes religieux ou d'extrême-droite qui servirent d'alibi aux socialistes quand ils abandonnèrent les ABCD de l'égalité en 2014 ; elle fit pression trois ans plus tard sur le premier ministre pour censurer un spot de prévention du sida, préfigurant les maires de droite ayant censuré une affiche en 2016. Plus tard, elle déclara que les strings apparents étaient des appels au viol. Pendant la campagne présidentielle pour 2007, elle remit en cause la promesse socialiste prise en 2005 de l'ouverture du mariage aux homos, avant de faire marche arrière face à la colère suscitée.

Son programme présidentiel surfait sur le mépris des jeunes . Sa première proposition en matière de « droit à la sécurité et la justice » (dans cet ordre) était : « Rétablir la civilité : Apprendre la civilité aux enfants : des programmes d'éducation au respect de l'autre pour apprendre aux enfants à gérer les conflits par la parole plutôt que par la violence. » Elle prévoyait de renforcer les sanctions envers les mineurs délinquants. Elle appela à un encadrement militaire des centres d'enfermement de mineurs, des stages obligatoires pour les parents (afin d'apprendre à punir leurs enfant en les humiliant publiquement ?). Il est vrai aussi qu'elle promettait un renforcement du droit de la défense et de la présomption d'innocence, avec la mise à disposition d'un avocat dès la première garde à vue ou la limitation de la détention provisoire. On peut voir aujourd'hui que ses positions ont évolué : certains lycéens qu'elle stigmatise n'ont pas eu droit à un avocat au cours de leur garde à vue. C'est illégal, mais Ségolène Royal pense que c'est mérité. Par ailleurs, les lycéens majeurs arrêtés en Seine-Saint-Denis lors de manifestations ou de blocus, jeudi et vendredi, ont tous été mis en détention provisoire malgré des casiers judiciaires vierges et des garanties de représentation. Trop occupée à se moquer de jeunes « casseurs » qu'elle a déjà condamnés sans enquête ni procès, Ségolène Royal n'en dit rien. C'est à ce type de déclaration qu'on mesure la force de ses promesses électorales de 2007.

Soyons un peu efficaces et concrets. On voit aujourd'hui en acte les valeurs réellement défendues par Ségolène Royal :

- le mépris pour la colère et la demande de justice sociale dont témoignent les actions lycéennes, et celles des gilets jaunes ;

- en lieu et place des priorités au social, à l'égalité dans tous les domaines de la vie, un rappel à l'ordre, républicain, même inégalitaire, même répressif. Les jeunes et les Gilets Jaunes sont priés de manifester dans le cadre de règles républicaines, même si la République ne les écoute pas quand ils les respectent et ne s'intéresse à eux que quand ils les transgressent. C'est donc bien un refus de la désobéissance civile comme moteur de progrès social que Ségolène Royal défend, et a toujours défendu ;

- ce rappel à l'ordre républicain est si pressant qu'il avalise les pires atteintes au droit et aux conventions internationales : le film pris par un policer est une atteinte au droit à l'image, tout accusé a droit à la présomption d'innocence et toute personne retenue a droit à un traitement digne. En applaudissant à ces images, ce sont ces principes fondamentaux que Ségolène Royal piétine. Elle demande donc aux jeunes de Mantes-la-Jolie de respecter des règles républicaines, mais elle-même transgresse les principes justifiant ces règles.

- une légitimation de l'inégalité des droits. Tout comme Laurent Bouvet, et tant d'autres, Ségolène Royal défendit la présomption d'innocence de Dominique Strauss-Kahn, estimant : « tout reste à vérifier ». Rien n'était à vérifier pour les jeunes de Mantes-la-Jolie, à qui l'ancienne candidate à la présidentielle signifie donc qu'un violeur a plus de droits qu'eux, dans un pays qui a pour devise « Liberté-Egalité-Fraternité ».

- une politique éducative fondée sur l'humiliation de certaines classes de la société, populaires, racisées. On rappelle que Ségolène Royal est une ancienne secrétaire d'état en charge des écoles primaires de la « gauche plurielle ».

- la définition de la violence légitime et respectable. Ségolène Royal en a pourtant souffert : ministre de l'écologie, elle fut par exemple victime d'attaques terribles l'associant à un animal nuisible (animal nuisible qu'on tuait par ailleurs publiquement) sans que le soutien ou l'indignation des habituel-les politiques ou professionnel-les de l'édition ne se manifeste, comme si cette violence était normale, respectable, légitime. Devrait-on attendre de cette expérience qu'elle en tire une leçon ? Il est clair en tout cas qu'elle n'est pas gênée de légitimer une violence illégale, contraire aux droits fondamentaux et à toute politique éducative émancipatrice, quand elle s'exerce sur des jeunes de banlieue, non-blancs, et que les responsabilités sont institutionnelles.

Cette déclaration vaut programme, dont il faudra se rappeler lorsque Ségolène Royal cherchera à nous revendre son « ordre juste ", et qu'il faudra rappeler aux partis "de gauche" qui voudraient s'allier avec elle

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