Bruckner à l'université UVSQ : quelques questions se posent

Dans le cadre d'un séminaire, la faculté de droit et de science politique de l'université Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) propose le jeudi 15 février un débat sur la laïcité avec Pascal Bruckner. Un choix qui suscite plusieurs questions.

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 Quelle place pour le militantisme à l'université ?

Le débat est organisé par Nathalie Wolff, maître de conférence en droit public, et Laurent Bouvet, professeur de sciences politiques. C'est aussi le co-fondateur du Printemps républicain et une figure médiatique défendant une certaine vision de la laïcité.

Le titre premier du débat annonçait un registre polémique : « Un racisme imaginaire: islamophobie et culpabilité ». L'intitulé, qui reprenait le titre du dernier livre de Pascal Bruckner, était proche des combats défendus par le Printemps républicain. Celui-ci réfute souvent l'usage du terme « islamophobie », et, parfois, la réalité à laquelle ce mot doit renvoyer. Dès l'événement fondateur du mouvement, la maire du vingtième arrondissement Frédérique Calandra, dans son mot de bienvenue, relayait les propos d'Elisabeth Badinter : "N'ayez pas peur d'être islamophobe".

Ce débat prenant place dans un séminaire intitulé « Laïcité, droit et politique », on aurait attendu une présentation explicitant le lien entre l'islamophobie conçue comme un « racisme imaginaire », la culpabilité et la laïcité. Ce texte, s'il existe, n'est pas publié sur le site. Quoiqu'il en soit, l'intitulé et l'invité annonçaient un débat à partir d'un point de vue situé et militant – ce qui est le droit le plus strict de l'université et des organisateur-rices du débat.

Cela pose cependant question au regard des positions de Laurent Bouvet.

Dans un texte publié sur son site en octobre dernier (voir à ce lien), concernant l'annulation d'un colloque sur l'islamophobie à l'université de Lyon, le professeur de sciences politiques démentait que le Printemps républicain ait demandé l'interdiction de cet événement. Il précisait la position de son mouvement : c'est une « position critique, d’expression d’un désaccord public, sur un point : la thématique, le programme et les participants annonçaient clairement une réunion de nature politique et non académique, en fait un moment d’expression unilatérale d’opinions et de prises de position dans des débats publics sous couvert académique. »

L'universitaire précise : « Non parce que des personnalités du monde associatif n’ont pas leur place dans des occasions académiques (comme témoins notamment1) mais parce qu’il s’agit là, en compagnie de chercheurs et d’universitaires qui partagent les mêmes opinions et positions qu’elles, de tout sauf une occasion de discussion et de débat contradictoire ou critique sur le thème annoncé. Parce qu’il s’agit de tout sauf d’un colloque universitaire. »

Il enfonce le clou : « « L’islamophobie » était présentée comme un terme unanimement reconnu et accepté alors qu’il fait l’objet d’un vif débat et qu’il est contesté (récemment encore l’Union européenne par exemple a précisé son refus d’utiliser ce terme en lui préférant fort logiquement celui de « haine anti-musulmans »), en raison même de son usage politique (au prétexte que les critiques de l’islamisme politique seraient des anti-musulmans !). La moindre des choses dans un colloque de ce genre serait d’avoir au moins un moment consacré aux controverses sur le terme qui en constitue le fil rouge»

Même si on n'est pas d'accord avec eux, les principes qui guident Bouvet pour la qualité d'un événement universitaire sont très clairs : une hétérogénéité des invité-es, un questionnement des concepts utilisés. Or, que propose-t-il avec sa collègue Nathalie Wolff ? Un débat avec un unique intervenant, aux positions très tranchées, intervenant dans l'espace public comme militant, et présentant un concept « le racisme imaginaire » qui n'est pas questionné.

Même si on garde en tête qu'un « débat » n'est pas un « colloque », objet de la mise au point de Laurent Bouvet, force est de constater qu'il ne suit pas les principes qu'il fixe aux autres.

Le débat a été renommé. Le titre devient : « La laïcité dans le débat public ». Le ton polémique s'efface, sauvant les apparences. Il n'en reste pas moins que la question demeure :

Avant Avant

 

 

Après Après

Quel gage de rigueur pour ce débat ?

Auteur d'un livre sur le racisme imaginaire que serait l'islamophobie, Pascal Bruckner est surtout connu pour être le co-auteur d'une étymologie imaginaire. Quelques années après Caroline Fourest et Fiametta Venner, le polémiste écrit dans une tribune à Libération que le mot « islamophobie » a été « forgé par les intégristes iraniens à la fin des années 70 pour contrer les féministes américaines ».

Or, le terme est utilisé dans l'administration coloniale française au début du vingtième siècle (voir un récapitulatif à ce lien). Bien obligé de reconnaitre son erreur, Pascal Bruckner la relativise, affirme que « cela ne change rien au problème » (voir cette interview croisée avec Olivier Roy dans le Nouvel Observateur en février 2017). Il prétend que le mot aurait pris sa signification contemporaine dans la bouche de musulman-es anglais dans les années 1990.

Le droit à l'erreur impose un certain nombre de devoirs, surtout quand l'impact d'une erreur pourrit le débat public. L'étymologie imaginaire du mot « islamophobie » continue d'être invoquée dans le débat public, quinze ans après qu'elle a été construite de toute pièce par Caroline Fourest et Fiametta Venner. Si le concept peut être remis en cause, doit-on accepter que cela se fasse sur la base d'une erreur ?

Pascal Bruckner a donc le droit de se tromper sur l'origine du mot « islamophobie ». Tout comme n'importe quel chercheur-se en histoire ou en sciences sociales, il peut revenir sur ses thèses quand on lui montre de nouvelles sources. Mais, en toute rigueur, il a le devoir d'expliquer sur la base de quelles sources il en est arrivé à défendre une telle thèse. En affirmant que son erreur sur l'étymologie d' « islamophobie » « ne change rien au problème », Pascal Bruckner nie ce travail de remise en cause propre à la recherche, qui est pourtant le garant de rigueur. C'est ce qui fait la différence entre une erreur de bonne foi et de la falsification.

Dès lors, il est nécessaire de questionner la pertinence d'un tel invité dans un débat universitaire. Quel exemple entend-on donner ? Que l'erreur dans la recherche et la production d'information ne compte pas ? Qu'elle ne doit pas amener à une réflexion personnelle sur les causes des erreurs et qu'on peut continuer à asséner des sentences sans se remettre en cause ? Qu'on peut affirmer dans le « débat public » - puisque c'est l'intitulé définitif du débat où Bruckner intervient – des choses fausses, tant qu'elles vont dans le sens de l'agenda idéologique et politique qu'on s'est fixé ? Et que l'université cautionne de tels procédés ?

Des deux organsiateur-rices de ce débat, je n'en connais qu'un. J'espère donc que Nathalie Wolff pourra garantir la rigueur du débat fondé sur des arguments documentés. Car Laurent Bouvet ne me semble pas un modèle en la matière. Il lui arrive de commettre des erreurs sans jamais se remettre en cause. J'en ai fait l'expérience, en tant que co-auteur du Petit manuel pour une laïcité apaisée.

Peu après la sortie de ce livre, fin août 2016, Laurent Bouvet le commentait dans une émission en ligne « Dispute », coordonnée par l'université Diderot. On pouvait retrouver dans sa critique 5 erreurs factuelles  :

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Par exemple, Laurent Bouvet remettait en question la réalité d'un témoignage publié dans ce livre, concernant un cours de français consacré à un extrait de la Bible. Selon lui, il semblait étonnant qu'on analyse un tel extrait en cours de français en classe de sixième Or en tant que « texte fondateur », la Bible est inscrite au programme – dans une perspective d'enseignement laïque, bien sûr - depuis des décennies.

Que Laurent Bouvet ne le sache pas est une chose qui n'est pas scandaleuse – même si cela surprend au vu du ton assuré qu'il prend lorsqu'il écrit ou intervient comme « expert » de la laïcité, et qu'on attend donc qu'il sache de quoi il parle. Mais remettre en cause un témoignage sur la base d'un simple préjugé, dans le cadre de la critique d'un livre qu'il affirme avoir lu, et dont il a préparé la critique, est une atteinte à la rigueur que doit avoir le « débat public » et qui ne peut se justifier par le seul fait de ne pas savoir de quoi on parle. On espère que Laurent Bouvet a gagné en rigueur sur les questions de laïcité maintenant qu'il est nommé dans un conseil ad hoc par le Ministère de l'Éducation nationale.

En attendant de voir si son travail gagne en expertise, pour le moment, entre la falsification avérée commise par Bruckner sur le mot « islamophobie » et l'ignorance étalée, non assumée, d'un Bouvet sur l'enseignement du fait religieux à l'école et les programmes scolaires et les erreurs factuelles sur la simple lecture d'un livre, il est permis de s'interroger sur la rigueur de cet événement universitaire.

 

Quelle lutte contre l'homophobie ?

En octobre dernier, Pascal Bruckner associait homosexualité et pédophilie afin de se moquer de la diversité des désignations que peuvent se donner les LGBTQI+. L'essayiste avait retiré ses propos, en plaidant une "mauvaise plaisanterie" et rajoutant : " si cela peut faire plaisir aux chasseurs de sorcières" (voir article à ce lien). Il montrait ainsi qu'il n'assumait pas la violence homophobe de cet amalgame, et recyclait la ritournelle d'une liberté d'expression autorisant les propos de haine : "on ne peut plus rien dire".

Si les propos en eux-mêmes ne sauraient empĉher Bruckner d'intervenir dans un débat universitaire, la caution qui est ainsi apportée par l' UVSQ - pour reprendre les termes mêmes qui peuvent être opposés à certains événements universitaires condamnés par le Printemps républicain - pose question, d'autant plus que l'intitulé  définitif du débat organisé par Nathalie Wolff et Laurent Bouvet porte sur le débat public. Peut-on stigmatiser les homosexuels dans le débat public, et revendiquer la liberté d'expression pour ne pas assumer la portée d'un propos qui n'est qu'un cliché insultant les homosexuels et les faisant passer pour des criminels sexuels ? Quand le surtaux de suicide chez les jeunes homos est avéré, quand la banalisation des propos homophobes, par exemple à chaque apparition de la Manif pour tous, se traduit par une augmentation des agressions rapportées à SOS Homophobie, quand un invité est censé parler du "débat public" et qu'il a montré qu'il n'assumait pas la responsabilité de ses propos dans le débat public, la question de la pertinence de son invitation se pose.

Il se trouve que les militantEs et sympathisantEs du Printemps républicain ont posé cette question, à propos de Marwan Muhammad, alors directeur du CCIF. Ces militantEs relaient sur les réseaux sociaux un court extrait vidéo censée prouver l'homophobie de ce denier. Il s'agit d'un débat entre lui et Jean-François Copé - dont les sympathisantEs du Printemps républicain négligent de dire qu'il a été responsable d'un parti opposé à l'égalité des droits, et à ce titre, d'une homophobie systématique. Marwan Muhammad y associe polygamie et homosexualité, non pas pour disqualifier la parole des personnes LGBTI+, mais pour dire qu'il ne s'ingère pas dans les affaires des autres (voir à ce lien un article rappelant son point de vue sur le média LGBT Yagg). Ce court extrait suffit aux militantEs du Printemps républicain pour disqualifier la parole de l'ex-directeur du CCIF quand il intervient sur les droits humains.

D'où une dernière série de questions que suscite l'invitation de Pascal Bruckner à ce séminaire universitaire. Elles s'adressent non plus aux organisateur-rices (à ma connaissance, Laurent Bouvet n'a pas relayé la vidéo sur Marwan Muhammad), mais aux militantEs du Printemps républicain : vous qui condamnez l'association par un homme arabe faite de l homosexualité et de la polygalmie au nom d'un principe de tolérance et d'ingérence, pourquoi ne dites-vous rien quand il s'agit d'un homme blanc qui amalgame homosexualité et pédophilie pour railler les identités que se donnent les personnes queers, les rabaisser, les disqualifier ? Pourquoi discréditez-vous le premier et applaudissez-vous l'autre - cela fut le cas lors de l'événement "Toujours Charlie" ? Ne trouvez-vous pas que vos indignations sélectives face à l'homophobie (imaginée et critiquée chez l'un, réelle et cautionnée par votre silence chez l'autre) sont sordidement racistes ?

 

Image de Une : Par Mariusz Kubik, http://www.mariuszkubik.pl — Travail personnel = Kmarius, CC BY 4.0

1Remarque sans lien avec le sujet de ce billet : il est regrettable, mais peu surprenant, que Laurent Bouvet insiste sur le rôle de « témoins » que peuvent jouer les associations au sein de l'université ou de la recherche en général. Par exemple, l'activisme thérapeutique des personnes vivant avec le VIH a montré, depuis trente ans, tout ce que peut apporter la levée de cette distinction entre « témoins » et « experts ».

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