Hommage à Karim Ibrahim

Y a-t-il assez de blocs de pierres, porte de la Chapelle, pour graver les noms de toutes les victimes du racisme d'État ?

Mardi 8 mars 2018. Karim I. meurt dans la rue, à deux pas du centre "d'accueil" tenu par Emmaüs, porte de la Chapelle.

Sur sa page Facebook, le Baam (Bureau d'accueil et d'accompagnement des migrantEs) annonce ainsi la nouvelle : " Hier dans le milieu de l'après-midi un monsieur soudanais est mort devant le centre dit d’accueil de la chapelle. Nous présentons nos condoléances à sa famille et ses amis. Si nous sommes tristes, nous sommes aussi en colère. En colère contre la Mairie de Paris et Emmaüs Solidarité, qui laisse mourir devant la porte d'un centre d'accueil inconditionnel dont ils ont la gestion, les migrants qu'il est pourtant censé recevoir. En colère contre la police nationale qui a laissé la dépouille de cet homme quatre heures exposée aux intempéries, avant de procéder à la levée du corps. En colère contre notre gouvernement qui par ses circulaires et la nouvelle loi asile immigration a institutionnalisé la chasse aux étrangers. Nos frontières tuent. Notre gouvernement est responsable."

La colère était palpable chez les militantEs. Mais combien sommes-nous à réagir ? Où sont les professionnel-les des valeurs républicaines ?

© soeurrose

Ce dimanche, un rassemblement d'hommage était organisé à midi, porte de la Chapelle. Voici le texte d'appel : "Hommage à Karim I. décédé Porte de la Chapelle, mort de froid, de manque de soin et d'humanité, fruit d'une politique mensongère et meurtrière. Karim, dit "Chef", car dans ce petit coin de déshérence, c'est lui qui prenait soin des autres. Réfugié statutaire, il s'inquiétait souvent que ses camarades puissent mourir du sort qu'il leur était fait. C'est lui qui est finalement décédé ce jeudi 8 mars à quelques mètres de ces pierres déposées par la Ville de Paris, sur cette bouche d'aération de quelques mètres carrés où nous avons vu tant de personnes s'amasser pour tenter de ne pas mourir de froid ! A quelques dizaines de mètres d'un centre qui n'a d'humanitaire que le nom barricadé jour et nuit derrière des vigiles, derrière des chiens sans muselière, derrière des escadrons de CRS. Et devant lequel meurent à petit feu ou pour cause de grand froid des hommes, des femmes et des enfants qui ne peuvent compter pour se sustenter, s'abriter quelques heures, s'asseoir sur une chaise quelques minutes alors qu'ils sont parfois âgés, très souvent malades, souvent grands blessés de guerre, que sur la solidarité active de milliers de citoyens qui se relaient jour et nuit aux alentours du centre ou dans tous les coins et recoins ou les réfugiés sont relégués par les forces de l'ordre. [...] Une minute de silence sera respectée.Et cet hommage sera aussi dédié aux centaines de milliers de morts et de disparus de l'exil (Rien que pour les mineurs, il y a en Europe 12 000 disparus), si présents pour nous tous.
Vous pouvez compter sur nous pour continuer à ne pas nous taire car la situation est insupportable.
"

Plusieurs dizaines de personnes, migrantEs, bénévoles, soutiens, étaient donc rassemblées ce midi pour un hommage sur les boulevards, à l'entrée du périphérique et de l'autoroute A1. L'adresse à Karim a été lue et traduite :

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Des policiers interrompent cet hommage.

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Une minute de silence se tient après l'adresse à Karim. Solennité du moment, au milieu de la circulation, du klaxon, des sonnettes du tram, comme un rappel de ce que vivent chaque jour les personnes coincées ici dehors, abandonnées par l'Etat, par Paris, par les associations inhumanitaires.

Un discours et une minute de silence dans la pollution et le trafic, rappel que ce monde, cette société ne se satisfont pas d'une inégale dignité du vivant des personnes, que cette indignité doit les poursuivre après leur mort, avec un homme en uniforme interrompant un discours d'hommage, avec des klaxons couvrant le silence du recueillement.

Je lis l'article de Libération sur cet hommage. Il y est question aussi de cette dignité : quatre  migrants "s’inquiètent de ce que va devenir le corps de leur ami. Sera-t-il enterré ? Sera-t-il «brûlé», comme ils disent ?"

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Heureusement, les bénévoles sont là pour rétablir cette dignité que lui refusent notre société et notre gouvernement. L'hommage se poursuit en se rendant sous le pont déposer des fleurs sur les blocs de pierre déposés sur le terre-plein pour empêcher des personnes de s'y réfugier, d'y dormir, en cas de pluie.

[Des institutions, l'État, la mairie, ont placé des pierres pour empêcher des personnes vivant à la rue de s'abriter de la pluie. Je dois à chaque fois me répéter cette phrase plusieurs fois.]

Des bénévoles y ont gravé des messages. Certains continuent quand nous arrivons avec nos fleurs.

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Ils et elles permettent ainsi de se réapproprier ce lieu d'abri précaire, le seul que l'Etat n'a même pas consenti ici : "Salut à toi le Soudanais", "All refugees welcome", "égalité", "fraternité" et le nom de Karim ainsi que sa date probable de naissance. Et celle, certaine, de sa mort.

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L'outil d'exclusion devient message humaniste et stèle commémorative. L'ironie militante est belle. Libération conclut ainsi son article : "Sous le pont, à côté du terminus de la ligne de tramway T3b, Karim Ibrahim aura au moins un ersatz de pierre tombale. Comme personne ne connaît son âge exact, on y lit : «Karim, 198...-2018»."

Mais quand on en vient à placer des blocs de pierre pour empêcher les gens de dormir dehors à l'abri de la pluie, quel sentiment de dignité pourrait vous empêcher de les remplacer si les militantEs les détournent en instrument de lutte, d'hommage et de mémoire ? Et si les institutions perdent un peu de leur inhumanité et décident, à défaut d'ouvrir réellement un toit, de déplacer les blocs pour laisser aux personnes la possibilité de dormir abritées du pont, qu'adviendra-t-il de ces messages qui conservent la trace de cet inconnu ? L'Etat donnera-t-elle ses pierres à un musée comme celui de la Porte Dorée, pour archiver et exposer les preuves de ses indignités ? La Mairie de Paris les placera-t-elle sur le parvis de l'Hôtel de ville pour que ne s'efface pas le souvenir de Karim et que ce rappel constant soit une alerte pour les édiles ?

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Y a-t-il assez de blocs de pierre, sous le pont de Porte de la Chapelle, pour y placer les noms de toutes les victimes du racisme d'État, des politiques migratoires européennes ? Ces morts noyéEs, ces suicidé-es, ces décès dans la rue, comme Karim ? Ces décès qu'Emmanuel Macron et Gérard Collomb nous promettent en expulsant illégalement un malade du sida, le condamnant à mort ?

Les parlementaires de la majorité, ces personnes qui ont été élues pour "faire barrage au FN" et qui voteront la loi asile et immigration, énième renforcement raciste et répressif d'un cadre raciste et répressif, les verra-t-on jeter un oeil sur ces messages gravés ? Ce midi, il n'y avait aucun-e élu-e pour rendre hommage à Karim.

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