Le sida dans l'angle mort des anti-travail du sexe (2)

Cobayes de l'industrie pharmaceutique : le silence des abolos

Au printemps 2004, lors d'une mission de terrain au Cameroun destinée à rencontrer les acteurRICEs de la lutte contre le sida, deux militants d'Act Up-Paris apprennent que les travailleuses du sexe de Douala sont les cobayes d'une recherche inéthique. C'est le REDS (Réseau éthique Droit et Santé) qui les en informe. L'essai, mené sous la responsabilité de l'ONG FHI (Family Health International) et de la Fondation Bill et Melinda Gates visait à prouver l'intérêt préventif d'une molécule, le tenofovir, du laboratoire Gilead, évidemment très intéressé au résultat et gros contributeur de l'étude1.

Mettons-nous un moment dans la tête des responsables de l'essai à l'époque. En prenant des travailleuses du sexe comme cobayes, surtout dans des pays où les actions de prévention du sida sont très précaires, où il n'existe pour ainsi dire pas de tissu associatif ou d'auto-support pour les prostituéEs, on prend des personnes statistiquement plus exposées à des risques élevés d'exposition au VIH, vu leur profession. Ce faisant, on « optimise » les résultats du produit qu'on teste : si je teste mon médicament que j'espère miracle sur 100 personnes qui baisent plein de fois par jour, si possible sans capote, je « prouverai » aux yeux d'une certaine science la validité de mon produit ; et cela me coûtera moins cher que si j'avais dû recruter 100 000 personnes qui baisent en moyenne une fois par semaine, et souvent avec des capotes. Voilà la logique de rentabilité des responsables de l'essai.

Mais l'éthique de la recherche, cette variable oubliée par les responsables de l'étude toutEs à leur quête d'efficacité, intervient2. Selon les règles internationales, unE cobaye est avant tout une personne : parmi ses droits, il ou elle ne doit pas être exposéE à des risques disproportionnés par rapport aux bénéfices attendus de l'essai - et c'est à elle ou lui de peser le rapport entre le bénéfice et le risque, de façon éclairée, en ayant connaissance de toutes les méthodes validées concurrentes de ce que l'étude tente de prouver ; et il/elle doit pouvoir bénéficier des standards disponibles en matière de santé, notamment pour faire face aux risques qu'il/elle a pris dans le cadre de l'essai.

Si on suit ces principes, dans une étude comme celle sur le tenofovir, les prostituées cobayes auraient dû bénéficier de séances de «  councelling » pour les inciter à utiliser le préservatif, moyen fiable de se protéger du VIH et d'autres infections sexuellemement transmissibles (IST) ; les putes dépistées séropositives au virus du sida auraient dû bénéficier à vie des traitements existants contre le virus.

Or, l'essai de Gilead, de la FHI et de la Fondation Gates ne proposait rien de tel : aucune réelle séance de councelling, et si vous étiez putes et que vous vous contaminiez au sein de l'essai, on vous virait, avec quelques semaines de traitements, puis à vous de vous débrouiller. De fait, voilà ce qu'était l'essai tenofovir quand des responsables associatifVEs du Cameroun, horrifiéEs, l'ont fait découvrir aux deux militants d'Act Up-Paris : une ignominie éthique, tout bonnement, menée et financée par des ONG qui n'avaient, et n'ont, de cesse de proclamer leur bonne volonté.

Act Up-Paris et ses partenaires au Cameroun n'ont eu de cesse de dénoncer l'essai3 : le travail amène à un reportage d'Envoyé Spécial, de nombreuses manifestations qui aboutissent à l'interdiction par le gouvernement du Cameroun de l'étude dans le pays pendant l'hiver 2005. Aucune association abolitionniste, pourtant censée s'occuper des prostituées et les protéger de l'exploitation, n'est jamais intervenue pour nous aider sur ce dossier.

Entretemps, à Act Up-Paris, nous avions appris que l'essai ne se limitait pas au Cameroun. Des putes d'Asie du Sud-Est étaient aussi concernées, qui nous ont contactéEs. Nous avons alors travaillé avec elles, notamment lors de la conférence mondiale contre le sida à Bangkok où, ensemble, nous avons occupé le stand du laboratoire Gilead, premier responsable de l'essai, ou interrompu un de leur symposium4.

Je me souviens de ces personnes. La communication était compliquée, comme souvent dans les conférences : il fallait savoir parler en anglais, attendre qu'une personne traduise en thaïlandais, l'autre en vietnamien, l'autre dans tel dialecte cambodgien, et puis attendre les retours des réponses – tout en bossant ensemble sur la constitution des pancartes ou des banderoles. Comme on les préparait ensemble, comme on occupait ensemble le stand de tel laboratoire et qu'il faut bien y passer le temps, ces soucis de communication sont devenus autant d'occasion de parler, vraiment. J'ai rencontré, parmi les femmes (je crois que c'étaient toutes des femmes biologiques à qui je me suis adressé à chaque fois qu'on parlait travail du sexe) qui étaient là lors de cette conférence, des personnes énervées, combatives, déterminées, philosophes, impatientes, etc. Bref, tout ce qu'on veut, mais pas de « victimes », et au contraire refusant ce statut de victime qui leur était imposé par de grandes ONG internationales. Et toutes inquiètes, énervées, en colère parce que l'ONU allait prendre des décisions sans les consulter.

C'est notamment avec ces travailleuses du sexe que nous avons combattu Gilead lors de la conférence de Bangkok en 2004. Une parole collective de putes, notamment horripilées par la façon dont de grandes ONG les infantilisaient.

Le combat d'Act Up-Paris contre cet essai a fait réagir des activistes de la lutte contre le sida anglophones. Ce fut notamment le cas de militantEs proches des combats d'Afrique du Sud, où à l'époque, le gouvernement invalidait toute parole scientifique et refusait de mettre à disposition des personnes vivant avec le VIH les traitements pourtant validés et leur donnait du citron, de l'ail et des patates douces pour les aider à se soigner. On peut comprendre que dans ce contexte, la charge des travailleuses du sexe du Cambodge et d'Act Up-Paris contre un essai « scientifique » ne soit pas très bien interprétée : tout ce qui pouvait menacer la Science devait être combattu.

En France, ce combat d'Act Up-Paris et des putes d'Asie du Sud-Est a peu suscité de réactions au sein des associations de lutte contre le sida. Seul Didier Lestrade, co-fondateur et ancien président d'Act Up-Paris, chroniqueur à ce moment dans le mensuel gay Têtu, expliquait qu'on ne pouvait faire d'omelette sans casser les oeufs - les oeufs étant évidemment des putes anonymes d'Afrique ou d'Asie. Selon lui, si la recherche menée permettait d'améliorer la prévention parmi les pédés de France, de Navarre, des Etats-Unis, et d'Andorre, Act Up-Paris avait tort de faire valoir des considérations éthiques dans la mesure où le public de l'essai (des putes de pays pauvres) était destiné, selon lui, à être contaminé, quoi qu'il arrive. Il est bien dommage que Minorités, le site où Didier Lestrade officie aujourd'hui, ne republie pas ce texte : vraiment.

L'action d'Act Up-Paris à ce sujet a donc fait débat au sein de la lutte contre le sida – et à ce point que notre combat a abouti à un reportage sur l'essai dans Envoyé Spécial. Mais ce qui est certain, c'est qu'au cours de ces mois où, en France, nous n'avons cessé de dénoncer ces essais qui mettaient en danger des personnes prostituées, aucune association abolitionniste-prohibitionniste n'est intervenue. Pas un mot du Nid, de l'Amicale, de la Fondation Scelles, notamment. Pourtant, tout était réuni pour que ces associations, qui considèrent les putes non pas comme des personnes, mais comme des simples objets de leur discours sur l'exploitation, prennent la parole.

Après tout, ces putes du Cameroun, ou d'ailleurs, n'étaient-elles pas les « victimes » de « l'exploitation » par un laboratoire ? N'y avait-il pas dans cette situation un cas type d'une situation que ces grandes organisations sont censées combattre ? Comment expliquer que sur un tel sujet, toutes les grandes organisations signataires de la plate-forme « Abolition 2012 » soient restées silencieuses ? Comment expliquer que la Fédération Anarchiste n'ait jamais rien dit là-dessus, alors qu'elle est capable, à propos des putes et de la prostitution, de reprendre dans ses magazines les pires poncifs d'associations catholiques, opposées à l'avortement, à la contraception ou au préservatif, et de faire croire que c'est pour le droit des femmes  ?

Comment se peut-il, qu'à ce moment où des putes et leurs alliéEs aient appelé à l'aide contre une forme d'exploitation, celle de l'industrie pharmaceutique, aucun groupe subventionné pour lutter contre l'exploitation n'ait répondu « présent » ? Juste, pour rire, est-ce qu'on veut comparer le budget d'Act Up à celui du Nid ? Juste, pour rire ? Pour savoir, qui, à ce moment, par rapport aux objectifs inscrits dans ses statuts, aurait dû tirer la sonnette d'alarme ?

1Cette molécule était déjà validée pour la prise en charge des personnes vivant avec le VIH. La recherche essayait de prouver si et comment elle peut permettre de prévenir l'infection à VIH. Depuis, la recherche a fait des progrès : l'intérêt préventif de la molécule a été prouvé, mais dans des conditions très particulières qui font que la capote reste le seul outil de prévention 100 % valide. Un essai mené en France sur les gays essaie de montrer que l'intérêt préventif peut aller encore au-delà. Cet essai fait débat, mais les problèmes éthiques ne s'y posent pas de manière aussi flagrante que pour l'essai dénoncé à l'époque par Act Up-Paris sur les putes.

2http://www.actupparis.org/spip.php?article1865

3Par exemple : http://www.actupparis.org/spip.php?article1881

4http://www.actupparis.org/spip.php?article1742

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