Portrait de Raphaël Enthoven en athéiste paresseux et en islamophobe convaincu

Décryptage de deux impostures du robinet à moraline réactionnaire, Raphaël Enthoven, autour de la grande manifestation nationale contre l'islamophobie ce 10 novembre.

t6lfp8cm-jpg-small

1 Attendre des morts pour agir

Le 8 novembre, Raphaël Enthoven écrit sur Twitter : « Si des journalistes et des musulmans étaient abattus (à ce titre), j'irais défiler comme vous. » Cela revient à dire que pour nous faire l'honneur de sa présence dans une manifestation contre l'islamophobie, le « professeur de philosophie » attend que les futurs terroristes ou agresseurs fassent mieux leur travail que, leurs victimes ayant survécu, celui de Bayonne ou de Sury-le-Comtal.

Ainsi, lutter contre les processus de déshumanisation (identification et essentialisation d'une catégorie, traitements différenciés et discriminations, stigmatisation dans les médias et l'espace public, institutionnalisation des discriminations, etc.) ne mériterait pas une manifestation. Il faut qu'il y ait des morts pour que le « professeur de philosophie » occupe la rue et se préoccupe des atteintes à la liberté, l'égalité et la fraternité. Le reste, s'agissant des musulmans, ne mérite pas une telle mobilisation – bel exemple de déshumanisation et de rabaissement de la dignité de ces personnes.

Raphaël Enthoven a régulièrement recours à des exemples étrangers pour commenter la situation française et dénoncer ce qu'il estime être une hypocrisie des militantes féministes intersectionnelles. C'est ainsi qu'il oppose le combat de femmes iraniennes contre le voile obligatoire pour diffamer les militantes de l'association Lallab, victimes d'une campagne de diffamation lancée par un responsable du FN : « défendez-vous, au nom de vos nobles principes, le droit des iraniennes à retirer le voile ? », écrit-il le 23 août 2017, avant d'enchainer, en bon harceleur : « Plus je vous pose la question, plus on entend votre silence. »

La manipulation est ici multiple. D'une part, Raphaël Enthoven ne cite jamais le combat des femmes iraniennes en lui-même ; il lui sert à commenter l'actualité française, et, pense-t-il, à mettre dans l'embarras des féministes de notre pays. Elles ne sont donc qu'un prétexte. D'autre part, Lallab a bien soutenu le combat des femmes iraniennes, Enthoven ment en parlant de leur silence1 et ment en opposant les actions des femmes portant le voile en France ou en Iran : dans un cas comme dans l'autre, il s'agit de se battre pour le droit à disposer de son corps comme elles l'entendent, contre un pouvoir dictatorial comme contre un troll machiste se réclamant de la philosophie.

Mais puisque Enthoven s'autorise à des comparaisons internationales et à tirer des conclusions d'un silence (qu'il invente) de ces interlocutrices, il n'aura aucune objection à ce qu'on lui oppose le procédé : en affirmant que l'islamophobie ne tue pas, il passe sous silence, bien réel et non inventé, les morts de Christchurch, les camps de Ouïghours ou de Rohingyas. Et on entend non pas son silence, mais bien sa dénégation.

2 Citer Marx, le lire

Après le succès de la marche nationale contre l'islamophobie, Raphaël Enthoven interpelle un des soutiens politiques, le communiste Ian Brossat : « je n’ai pas entendu votre propre discours où, lors de la #Manifdelahonte, vous expliquez, en communiste, aux frères musulmans que la religion est l’opium du peuple et la laïcité un pilier de la gauche. »

Passons sur le hashtag partagé par Enthoven et la fachosphère. Passons aussi sur l'accusation sans preuve qui fait de chaque manifestant du 10 novembre un Frère Musulman : l'eau mouille, le feu brûle, Enthoven ment.

Reste la référence à Marx et à « l'opium du peuple ». En bon marxiste, Ian Brossat serait tenu à un athéisme militant et pastoral : la religion serait une drogue qu'il faut dénoncer pour que le peuple cesse de se masquer les problèmes sociaux.

L'accusation de masquer les problèmes de fond ne manque pas de surprendre de la part du « professeur de philosophie » qui esr resté bien discret sur le suicide d'une directrice d'école, symbole de la détresse et de l'abandon de toute une profession face à des réformes d'austérité, mais tweete ad nauseam sur les accompagnatrices de sorties scolaires portant le voile, révélant une bien curieuse conception des problèmes de fond à l'école et de ce qui les masque.

jhazkbpr-jpg-small

Mais c'est bien sûr le dévoiement de Marx, réduit à un athéisme paresseux, qui attire l'attention chez l'idéologue qui fait profession d'enseigner la philosophie. Car la critique par Marx de la religion est bien plus complexe et pose immédiatement la question de l'égalité sociale :

« La misère religieuse est, d'une part, l'expression de la misère réelle, et, d'autre part, la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l'âme d'un monde sans cœur, de même qu'elle est l'esprit d'une époque sans esprit. C'est l'opium du peuple. Le véritable bonheur du peuple exige que la religion soit supprimée en tant que bonheur illusoire du peuple. Exiger qu'il soit renoncé aux illusions concernant notre propre situation, c'est exiger qu'il soit renoncé à une situation qui a besoin d'illusions. La critique de la religion est donc, en germe, la critique de cette vallée de larmes, dont la religion est l'auréole.»

Invoquant un Marx dont il falsifie le message, Enthoven exige que les manifestant-es, dont beaucoup viennent de quartiers populaires et subissent chaque jour les inégalités sociales, qu'ils renoncent à l'illusion que serait la religion sans que jamais ne soit combattu la situation sociale et politique qui rendent, selon Marx, ces illusions nécessaires. Enthoven attend sans doute d'avoir la preuve que la précarité et les inégalités sociales tuent pour descendre dans la rue contre cette "vallée de larmes".

Sur Marx et « l'opium du peuple », lire La haine de la religion, de Pierre Tevanian, éditions La Découverte.

fvb8wih2-jpg-small

1Ce mensonge sur les discours militants n'est pas unique. Le 26 août 2018, Raphaël Enthoven m'écrivait dans un tweet à propos de son fils qui me harcelait : « il s'interroge sur votre stupéfiant silence sur le sort des homosexuels dans les pays musulmans. » J'ai organisé des actions contre les ambassades de pays qui exécutent des gays. Je soutiens des demandeurs d'asile dans leur démarche en France. Raphaël Enthoven, lui, se contente de dire que le racisme d’État n'existe pas quand la France expulse ces mêmes personnes, déboutées de leur demande, dans des pays où elles seront persécutées ou exécutées.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.