Notre-Dame de Paris contre la vôtre

L'incendie de Notre-Dame-de-Paris a fait, dès la première heure, l'objet de récupérations patriotiques et réactionnaires, certaines d'une rare indécence. Refusons l'appropriation de ce lieu par ces gens : petit rappel autour du mariage de deux femmes qu'Act Up-Paris avait organisé en 2005.

Mariage à ND, 2005 © Act Up-Paris Mariage à ND, 2005 © Act Up-Paris

A 21 h, ce lundi 15 avril, Notre-Dame continue de brûler. Sur LCI, Ivan Roufiol, employé du vendeur d'armes Dassault pour son organe de communication Le Figaro, établit un lien entre l'incendie détruisant la cathédrale et les actes de pédocriminalité par des prêtres, couverts par leur hiérarchie : tout cela serait autant d'épreuves pour la chrétienté. Personne ne le contredit.

Les droites extrêmes se sont vite emparées de l'incendie, sans même se demander s'il y avait des blessé-es ou des mort-es. Un militant suprémaciste et raciste très suivi sur Twitter explique que : « Notre-Dame  brûle dans la France actuelle, ce n’est pas qu’une tragédie d’une tristesse infinie, c’est quelque chose de métaphorique, de symbolique, de profondément significatif. C’est une annonce. C’est un message. C’est un signe. Fous sont ceux qui ne voudront pas le voir. » On lui répond heureusement : « Pensées pour Victor Hugo qui écrivait que Notre Dame de Paris était un lieu d'asile pour les étrangers traqués par une police inhumaine. »

Et au-delà des droites extrêmes, c'est le bon fond patriotique qu'on nous chante déjà, toute la France en deuil, unie dans la douleur, etc.

Athée, anticlérical et laïque, donc attaché à la liberté de culte, je refuse que Notre-Dame-de-Paris serve exclusivement ce discours. La destruction de la cathédrale m'attriste. Je suis triste et je compatis pour les chrétien-nes, alors même que l'incendie s'est déclaré à une période particulièrement importante pour elles et eux : la Semaine Sainte, Pâques.

Mais il est hors de question que mes émotions servent un discours réactionnaire déjà hégémonique. Précisément, ma tristesse, ma nostalgie sur ce que lieu signifie pour moi, tout cela m'incite à refuser d'avance ce que je vois être le discours qui va s'imposer dans les prochains jours.

Notre-Dame-de-Paris est pour moi associée à deux souvenirs. L'un est personnel : c'est le premier monument parisien que j'ai visité seul, à l'adolescence. Mes parents m'emmenaient souvent à Paris, mais nous n'étions jamais rentré-es dans la cathédrale, et c'est la première chose que j'ai faite quand je suis venu seul dans la capitale, rempli des lectures de Victor Hugo, mais aussi des bandes-dessinées de Gotlib ou Pétillon faisant des allusions à la conversion de Paul Claudel près du pilier Nord.

L'autre souvenir est publique et politique : c'est l'action qu'Act Up-Paris a menée le 5 juin 2005, en mariant deux femmes au sein de la cathédrale. Ce zap, action parmi de nombreuses autres de la Celebration and Safe Week 2005 a suscité des appels à la haine , mais aussi des soutiens de catholiques, et des réactions politiques qui ne sont pas sans me rappeler ce que j'ai entendu pendant l'incendie de Notre-Dame. Les politiques des droites extrêmes avaient publié une tribune dans Valeurs Actuelles, tribune à laquelle, président d'Act Up-Paris, j'avais répondu dans un éditorial. Voici le passage qui concerne l'usage politico-littéraire de Notre-Dame-de-Paris :

« Enfin, cerise sur le gâteau, nos parlementaires en appellent à la Littérature : rendez-vous compte, Act Up a souillé la cathédrale qui a inspiré François Villon, Victor Hugo et Paul Claudel. On se dépêchera donc de lire les Ballades en jargon homosexuel de Villon, sans doute inspirées par ce saint lieu pour se plonger ensuite dans Notre-Dame-de-Paris, où l’on apprendra qu’un prêtre peut être concupiscent et porter de faux témoignages. Un homme d’église, avoir une libido, mentir, accuser des personnes innocentes ? Non, ce n’est pas possible ! Et pourtant, si, selon Victor Hugo. Et c’est Claude Goasguen qui nous en conseille la lecture.

Puisqu’on parle de respect de lieu de culte... Il y a neuf ans, la droite ouvrait à coups de hache les portes de l’église Saint-Bernard pour y déloger violemment les sans-papièrEs qui l’occupaient. Ce sont les mêmes qui nous font aujourd’hui la leçon ; qui organisent des rafles et l’expulsion commune avec des pays européens de sans-papièrEs en charters « groupés » ; qui restreignent depuis plus de deux ans l’Aide médicale de l’état (AME), seul dispositif d’accès aux soins pour les sans-papièrEs. »

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