A propos d'un communiqué du Mouvement du Nid

Une commission ad hoc du Sénat a amendé la proposition de loi sur la prostitution. Elle a retoqué une des principales dispositions, la pénalisation du client, demandée par les associations abolitionnistes-prohitionnistes. Elle a aussi largement développé l'angle « accès aux droits » : au logement, à des papiers (doublement de la durée d'un titre de séjour), par exemple.

Cette décision, peu tranchée (16 voix pour, 14 voix contre, 2 abstentions) est le fruit d'un long travail parlementaire1 qu'on peut qualifier, dans le système dans lequel on se trouve et avec les pratiques politiques quotidiennes qu'on subit, de remarquable – ce qui ne signifie en rien que le texte soit satisfaisant en l'état, ni que l'ensemble des sénateurRICEs aient été exemplaires dans leur capacité d'écouter tout le monde. Mais au moins, il y a eu tremblement des idéologies déconnectées de la réalité et appui public aux revendications des premières concernées, les travailleuses du sexe, et leurs soutiens.

Le Mouvement du Nid, fer de lance de la répression contre la prostitution, a été auditionné deux fois par le Sénat : une fois par la délégation aux droits des femmes (le 20 février 2014) et une fois par la commission spéciale (le 30 avril 2014). C'est la seule association qui ait eu ce privilège. Notons au passage que la délégation aux droits des femmes n'a auditionné que des associations favorables à la pénalisation des clients. Elle a rendu un avis favorable à la pénalisation des clients. Evidemment, quand tout le monde est d'accord, la pratique démocratique est toujours plus facile.

Le Nid désapprouve la décision de la commission spéciale du Sénat et le fait savoir dans un communiqué. Le résultat du travail parlementaire y est jugé bancal car il y manquerait la pénalisation du client. Quand on lit le texte du Nid, on est frappé par le nombre de contradictions qu'il contient.

Quand le Nid défend les droits des putes dans leur activité professionnelle...

Dans ce communiqué, la porte-parole de l'association, Claire Quidet, explique : « En refusant une inversion de la charge pénale, les sénateurs privent les personnes prostituées d’un moyen de pression effectif pour faire respecter leurs conditions aux clients qu’elles ne pourront donc pas dénoncer»

On retrouve ici la qualification de la pénalisation du client comme une « inversion de la charge pénale ». C'est une qualification classique chez les prohibitionnistes. Il s'agirait de substituer à la répression que subissent les travailleurSEs du sexe une autre répression, celle des clients. On peut trouver cette substitution étrange, voire malhonnête2. Mais elle n'est en rien contradictoire avec les positions du Nid.

 C'est l'objectif affecté à cette « inversion » qui est incompréhensible de la part d'une association qui entend éradiquer la prostitution, au point qu'elle refuse de parler de droits pour les prostituées : la pénalisation des clients serait un « moyen de pression effectif pour faire respecter leurs conditions aux clients qu'elles ne pourront donc pas dénoncer ».

Que faut-il comprendre ? Que le Mouvement du Nid ne défend plus cette loi pour sortir les personnes du « système prostitueur » dont elles seraient victimes, comme l'association le dit depuis des années ? Qu'il s'agit maintenant de défendre les « conditions » d'activité des travailleurs et travailleuses du sexe ?

Lors de son audition auprès de la commission spéciale du Sénat, Grégoire Théry, secrétaire général du Nid, avait certes déjà tenu les propos suivants : « Le délit de racolage n'a pas le même effet sur la précarité que la pénalisation des clients. Les personnes prostituées se cacheront-elles plus, ou moins ? Je l'ignore. Quoi qu'il en soit, le danger ne vient pas de la prise de contact mais du face à face dans la voiture, la chambre d'hôtel ou le domicile du client. Si le client est susceptible d'être pénalisé, les personnes qui se prostitueront pourront mieux imposer leurs conditions : ce ne sera pas pire qu'avant ! »3.

Mais il s'agissait alors de dire « ce ne sera pas pire qu'avant » et de répondre aux principaux reproches des associations opposées à la proposition de loi, bref de décliner de façon peu convaincante des arguments défensifs. Pas de défendre les conditions d'activité des putes.

Claire Quidet, porte-parole du même Nid, ne dit pas que la pénalisation ne sera pas « pire qu'avant » ; elle dit que la pénalisation des clients va améliorer les conditions des passes !

Passons sur la morale politique que cet argument implique : « tiens, une 'personne femme en situation de prostitution' négocie un tarif et un acte avec son client, et là, si elle n'a pas le dernier mot, elle pourra lui dire qu'elle va le dénoncer aux flics en tant que client, après avoir négocié avec lui, ce sera un bon moyen, super efficace, pour faire progresser ses conditions de travail ». L'amélioration des conditions de travail par le chantage, pardon le « moyen de pression effectif » : le Nid a une vision pas super sympa des luttes pour l'émancipation et l'empowerment...

Mais le problème ne réside pas dans l'éthique politique, contestable, des déclarations de Claire Quidet. Il réside dans la contradiction flagrante entre l'objectif affiché dans cet unique communiqué, de juillet 2014, d'améliorer les conditions de travail des putes, donc de les reconnaître comme des personnes à part entière, capables de faire des choix, et celui, officiel, asséné depuis des mois et des années, par la même association, de faire sortir les personnes de la prostitution en agissant sur la demande ou en les soumettant à des pressions, notamment quand elles veulent continuer leur activité : accès au logement contre sortie de la prostitution, accès à des papiers contre dénonciation de proxénètes, etc, etc.

Le Nid est une association qui refuse de distribuer des capotes parce que ce serait encourager la prostitution. Même depuis 30 ans de connaissance des modes de transmission du VIH. Et soudain, le Nid se préoccuperait des conditions d'activité des travailleuses du sexe au point de faire de la disposition-phare, répressive, que cette association défend depuis des années, non plus une mesure « d'aide à la sortie de la prostitution », mais bien un outil d'empowerment des putes face à leurs clients? Et personne, au Nid, ne trouve à y redire ? Il y a eu une révolution culturelle, au Nid, ou quoi ? Et les EffrontéEs n'ont pas hurlé pour dénoncer la trahison historique du Nid ?

Grégoire Théry, le Nid et la défense contradictoire des droits des putes

Dans le même communiqué de presse du Nid, on peut lire une autre déclaration, cette fois-ci de son secrétaire général :

« Les opposants au texte qui dénonçaient initialement une loi globalement inutile, incohérente, ou mal écrite, n’avaient en fait qu’un objectif : s’opposer à la pénalisation des clients. Une fois cet objectif atteint, ils ont finalement convenu que les trois autres piliers du texte étaient indispensables à une amélioration de la protection et de la situation des personnes prostituées,déclare Grégoire Théry, Secrétaire général du Mouvement du Nid. En ce sens, il est stupéfiant d’entendre certains d’entre eux toujours appeler à l’abandon pur et simple du texte. Souhaitent-ils vraiment renoncer à toutes les dispositions protectrices qu’ils ont eux-même voté (sic) ? »

Ce texte est proprement incompréhensible :

- On ne sait pas de qui Théry parle. Qui sont les « opposants au texte » ? Des associations, des éluEs, des particuliers, des personnalités ? Théry termine, de reprise pronominales en reprises pronominales, en critiquant les opposants qui ont « voté » ; or les seules personnes qui ont voté sont des sénateurRICEs, dans le cadre d'une commission spéciale  ? Ces mêmes sénateurRICEs qui ont voté pour un renforcement des dispositions protectrices à qui il reprocherait de renoncer – si c'est bien à eux qu'il s'adresse, mais il faudrait qu'il confirme.

- Théry s'adresse peut-être aux associations et syndicats qui s'opposent à la pénalisation des clients :

1/ Mais dans ce cas, il est incompréhensible que le Nid reproche à ces associations et syndicats de ne pas prendre en compte les quelques dispositions d'aide et d'accompagnement que contient le texte de proposition de loi en cours de lecture, alors même que le Nid n' a eu de cesse de mettre en avant, pendant des années, des mois, la pénalisation des clients CONTRE l'accompagnement des personnes et CONTRE le travail réalisé par ces associations. Bien sûr, dans un communiqué de presse du Nid, cela fait toujours bien de dire que la répression va s'accompagner d'accompagnement social – surtout lorsqu'on reçoit les subventions prévues à cet effet. Mais dans les faits, le Nid, par exemple via sa plateforme interassociative Abolition2012, n'a eu de cesse de mettre en avant la répression et la pénalisation du client – cela a été le gros titre pendant deux ans d'Abolition2012. Pendant plus de deux ans, le site Abolition2012 n'a défendu que la pénalisation du client et parlé de l'accompagnement (bien sûr, sous condition de sortie de la prostitution, comme le pratique le Nid) qu'à la marge.

2/ De même, dans ce cas, il est incompréhensible que le Nid n'évoque pas les améliorations qu'a apportées la commission spéciale du Sénat aux droits des putes. Qu'a à dire, par exemple, Grégoire Théry, sur le doublement de la durée du titre de séjour que cette commission a proposée ? Plutôt que de reprocher à des opposants à cette loi leur soi-disante volonté d'invisibilisations sur les droits effectifs des personnes prostituées, pourquoi ne parle-t-il pas ouvertement, publiquement, des améliorations, encore très insuffisantes, que cette commission a apportées ? Les droits ne sont que des prétextes à des discussions idéologiques ? Que pense le Nid d'un accès facilité à un logement social pour une pute sans condition de sortie de la prostitution – c'est-à-dire sans passage obligé par le Nid ? Et l'accès à un titre de séjour : le Nid a-t-elle une position officielle, là-dessus ?

3/ Il y a un peu plus d'un an, le Nid s'est opposée à la proposition de loi d'Esther Benbassa d'abolir le raccolage passif. Le Nid jugeait urgent d'attendre une loi plus générale qui aurait inclus la pénalisation du client. Face à un projet d'amélioration effective des prosituées, le Nid a joué l'idéologie. Qu'un représentant du Nid ose aujourd'hui dire aux opposantEs d'une nouvelle disposition purement répressive qu'ils et elles ignorent les droits des putes est dégueulasse au vu de ce passé et du passé du Nid.

4/ Il est enfin incompréhensible que le Nid, via son secrétaire général, laisse entendre d'un côté que les « opposants » qui ont « voté » sont dégueulasses à critiquer l'ensemble du texte du loi même après une victoire apparente, alors que dans le même temps, l'ensemble du communiqué est optimiste sur l'avenir parlementaire du texte : la pénalisation du client sera réintroduite. Comment dire d'un côté : « arrêtez de crier victoire » et dans le même temps hurler : « vous avez déjà perdu, le texte va changer, nous avons confiance ». Comment ne pas comprendre que celles et ceux qui disent « arrêtez avec cette proposition de loi de merde », même après ce court répit que la commission spéciale du sénat, disent cela parce qu'ils et elles pensent qu'il s'agit d'un texte de loi mal fichu, où les dispositions sociales sont autant d'alibi.

Et comment ne pas voir dans les multiples contradictions du communiqué du Nid une idéologie qui se craquelle face à la réalité de terrain ?

1On peut lire tout le dossier parlementaire sur le site du Sénat.

2Etrange, parce qu'on pourrait imaginer une politique sur la prostitution qui ne passe pas par une pénalisation. Etrange encore, parce que les propositions de la commission renforcent certaines dispositions d'aide aux personnes dans leurs démarches juridiques. Malhonnête, parce que le terme d' « inversion » pénale laisse entendre qu'aujourd'hui, les clients n'ont aucun compte à rendre à l'état ou à la société, ce qui est faux. Malhonnête, parce que quand les putes violées par leurs clients, ou des policiers, viennent voir les associations contre le viol, partenaires du mouvement du Nid dans le cadre de la plateforme Abolition2012, elles ne sont pas écoutées et vont ailleurs. Malhonnête parce que quand une sénatrice a fait une proposition de loi pour en finir avec une partie de la répression anti-pute via l'abolition du raccolage passif, le Nid a jugé bon d'émettre un communiqué de presse s'en offusquant.

3Notons au passage que G. Théry refuse de justifier la moindre de ses affirmations.

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