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Billet de blog 16 nov. 2021

Franc-Tireur, Sécurité sociale et santé publique

Alors que sort ce mercredi 17 novembre le premier numéro d'un nouveau magazine, Franc-Tireur, je propose une analyse d'un court exposé fait sur Twitter par la rédaction à propos du déremboursement du test de dépistage du COVID pour les personnes non vaccinées.

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Depuis plusieurs semaines, l'équipe du magazine, portée par Christophe Barbier, Raphaël Enthoven ou Caroline Fourrest, assure la promotion d'une campagne de crowdfunding en intervenant via les réseaux sociaux, sur des sujets d'actualité. La rédaction pose ainsi le ton et le point de vue du journal avant la parution du premier numéro. Le 18 octobre, elle publie sur Twitter une réaction aux critiques faites contre le déremboursement des tests du COVID-19 pour les personnes non vaccinées. Je reproduis en note l'intégralité de leur analyse1.

D'une part, Franc-Tireur s'amuse que les opposant-es à cette mesure parle de « gratuité » puisque les test ont été « payés par la collectivité » : « Depuis le début de la crise du COVID, la facture de la procédure de testage a été réglée par la Caisse primaire d’assurance maladie. La sécurité sociale, c’est-à-dire la collectivité. »

Cette mise au point légitime n'a de pertinence que si on rappelle le sens de ce financement par la collectivité : « chacun contribue selon ses moyens, et reçoit selon ses besoins. » Ce résumé du principe fondateur de la Sécurité sociale implique que le financement par l'Assurance maladie permette effectivement la gratuité des dispositifs de prévention, de dépistage ou de soins pour les personnes qui n'en ont pas les moyens, et ne sont pas soumises à cotisation, par exemple les bénéficiaires de la CMU, de l'Aide médicale État ou encore les mineurEs. C'est en ce sens que dans son avis du 13 septembre 2021, le Conseil scientifique préconisait de maintenir la « gratuité » des tests pour les mineurEs.

A rebours de ce sens solidaire du collectif qui a fondé la Sécurité sociale, Franc-Tireur invoque la « collectivité » pour stigmatiser la seule responsabilité individuelle des non-vaccinéEs au nom d'une vision morale des comportements en santé : « Désormais c’est aux réfractaires à la vaccination de régler l’addition ». Le collectif est invoqué pour culpabiliser et pour défendre une vision individualiste, libérale, de droite, de la couverture santé : « la collectivité n’aura donc plus à régler ces tests de confort des réfractaires à la vaccination ». C'est exactement la même logique que ceux et celles qui, à droite, réclament que l'Assurance maladie ne rembourse plus les soins des cancers du poumon pour les fumeurs.

Franc-Tireur réduit ainsi la santé publique à la sanction morale de comportements individuels sans jamais se poser la question de l'efficacité sanitaire d'une telle mesure. Elle appelle « tests de conforts » le dépistage pour les personnes non vaccinées, alors qu'une approche pragmatique, non moralisatrice, considérera évidemment que c'est au sein de cette population qu'il faut rendre le dépistage plus accessible puisque les personnes y sont plus susceptibles de contracter le SARS-COV-2, de développer des formes graves de la maladie, de faire circuler le virus. C'est donc là qu'il faut tester tôt, isoler, prendre en charge.

C'est incompatible avec un dispositif qui retarde l'accès au dépistage pour ceux et celles qui ne peuvent payer (Franc-Tireur n'évoque jamais les inégalités que renforce cette mesure entre riches et pauvres), et le fait d'avoir à passer par un médecin est absurde et dangereux : cela retarde le test et multiplie le risque de circulation du virus, par exemple dans la salle d'attente. De façon totalement prévisible, l'Allemagne est revenue sur sa décision de dérembourser les tests, et des voix de plus en plus nombreuses s'élèvent en France pour faire de même alors que commence une nouvelle vague.

Or, c'est bien là encore la collectivité (et en son sein des soignantEs à l'hôpital en nombre insuffisant et au bout du rouleau après des décennies d'austérité) qui va devoir prendre en charge les conséquences de la reprise épidémiologique en partie causée par l'économie faite sur les soi-disants « tests de confort ». La mesure et la justification économique de Franc-Tireur sont donc absurdes tant sur la plan sanitaire que sur le plan économique.

En ce domaine, la rigueur qu'exige la rédaction chez les autres est d'ailleurs prise en défaut. Elle écrit en effet : « le coût d’un test est passé de 50 euros au début de la crise à 27 euros aujourd’hui ce qui donne une idée de la douloureuse finale. » Or les montants annoncés ne sont pas ceux du coût d'un test, mais celui du prix. Ce sont là deux réalités totalement différentes, et les personnes qui ont à cœur de faire des économies réelles à la collectivité sans sacrifier la santé publique ou individuelle devraient s'efforcer de faire toute la lumière sur les coûts réels du dépistage pour s'assurer que le prix fixé n'est pas exorbitant. C'est tout l'enjeu d'une politique de transparence sur la chaine des produits de santé, et cela concerne aussi les vaccins.

La santé publique et l'économie se moquent bien de la moraline. Du reste, le sens de la collectivité semble avoir échappé à la rédaction de Franc-Tireur qui est très fière de diffuser des vidéos de réunions où les membres, entassé-es, parlent, rient, sans masque.

Conférence de rédaction de Franc-Tireur, sans masque © Franc Tireur

1Les tests #Covid n’ont jamais été gratuits. Depuis le début de la crise ils ont été payés par la collectivité. Désormais c’est aux réfractaires à la vaccination de régler l’addition. Aux indignés qui s’élèvent contre la fin de la gratuité des tests anti-COVID, deux remarques : outre que ces tests n’ont jamais été gratuits mais toujours payés par la collectivité, ils peuvent toujours se faire vacciner sans avoir à débourser le moindre euro. La gratuité est une illusion. Depuis le début de la crise du COVID, la facture de la procédure de testage a été réglée par la Caisse primaire d’assurance maladie. La sécurité sociale, c’est-à-dire la collectivité. Le coût d’un test est passé de 50 euros au début de la crise à 27 euros aujourd’hui ce qui donne une idée de la douloureuse finale. Depuis le 15 octobre la collectivité n’aura donc plus à régler ces tests de confort des réfractaires à la vaccination. En revanche, l’État continue évidemment de payer ces vaccins qui demeurent donc… apparemment gratuits.

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