Juan Branco au café de Flore

Juan Branco nourrit l'homophobie pour un magazine d'extrême-droite, affirmant qu'une défense désuète des droits des homos l'empêche de combattre l'oligarchie. Au café de Flore.

branco-et-flore

 Pour combattre l'oligarchie, Juan Branco s'assoit au café de Flore, commande, peut-être, une Heineken à 10 euros et attend le journaliste d'un média d'extrême-droite qui vient l'interroger.

Donner un entretien à un journal fondé par les proches de Marion Maréchal-Le Pen, assis au café de Flore, c'est, selon l'insoumis « sans concession [le café de Flore et ses bières à dix euros sont incompatibles avec toute concession face à l'oligarchie et l'extrême-droite, c'est bien connu], une lutte au corps, sur leur terrain, loin des postures opportunistes des êtres pouvoirs trop contents de les alimenter. » S'afficher dans un magazine d'extrême-droite à quelques mois des élections européennes, tout en prenant un verre au café de Flore, affame donc « les postures opportunistes des êtres pouvoirs ».

L'entretien a lieu, au café de Flore, donc. Une première partie est publiée en accès libre sur le site du média marion-marechal-lepéniste, afin de nous faire saliver et acheter le numéro papier qui sort bientôt. « Sans concession », donc, Juan Branco joue le produit d'appel d'un média d'extrême-droite. On espère la vidéo, payante, du making-off de l'entretien, avec interview du serveur du Café de Flore pour nous dire à quel point l'entretien fut animé, vif, mais cordial.

Le titre de l'interview pète : « Nous serons probablement demain l’un et l’autre des ennemis principiels ». Il est repris d'un passage de l'entretien en accès libre, tout en lyrisme viril1 . « Probalement », « demain », ils seront ennemis – des élections arrivent, hein - mais aujourd'hui, au café de Flore, ça va, on peut discuter tranquillement avec un représentant de l'extrême-droite. Juan Branco mesure « les immenses pertes que cela susciterait », une victoire de l'extrême-droite quand, demain, probablement, ils seront ennemis. Là, aujourd'hui, il semble avoir mesuré les bénéfices, pour lui, d'un cordial entretien au café de Flore avec l'extrême-droite.

La première question ne surprend guère, vu le titre du média. Lors du dernier remaniement ministériel, Juan Branco avait dénoncé la nomination de Gabriel Attal, qu'il avait mis sur le compte exclusif de son PaCS avec un conseiller de Macron, outant les deux hommes au passage. Le journal d'extrême-droite avait alors admiré et soutenu le geste de l'insoumis, ce qui ne semble pas l'avoir fait réfléchir (mais c'est demain seulement qu'ils seront ennemis, probalement). Il lui pose, au café de Flore où la parole est libre et où on peut tout dire, la question suivante : auriez-vous été victime d'une campagne discréditant votre dénonciation de l'entre-soi macronesque au nom de la correction politique ?

Juan Macron aurait pu répondre : "Je sais bien que c'est à cause de ces propos que vous m'avez proposé cet entretien. Les réactions de militantEs contre l'homophobie m'ont amené à prendre du recul par rapport à ce que j'ai fait. Le népotisme macronien est tel que j'avais bien d'autres arguments qu'un ressort homophobe pour dénoncer la nominatin d'Attal. La réalité de l'homophobie est telle qu'on ne peut pas la minimiser comme j'ai eu tendance à le faire. On ne peut opposer lutte contre l'homophobie et lutte des classes. La question de la correction politique renvoie à celle de la place des minorités dans notre société. Poser la correction politique comme un complot contre la liberté d'expression est une arme supplémentaire contre ces minorités. Bref, j'ai eu tort et suis en train de bosser sur ces questions."

Mais non, Juan Macron abonde dans le sens du journaliste d'extrême-droite : oui, il a été victime du politiquement correct. Quelle insoumission ! Qui oserait aujourd'hui avoir le courage de dénoncer la correction politique, cette infâme exigence portée par des minorités opprimées de parler d'elles avec correction, c'est-à-dire à la fois respect et précision ?

Non, personne n'a ce courage. Sauf  Cyril Hanouna et ses chroniqueur-ses. Pascal Praud et ses chroniqueur-ses. Ruth Elkrief.  Les éditorialistes de BFM, RMC, Cnews, TF1, Figaro, Figaro Magazine, Figarovox, Valeurs Actuelles, Point, Express, Marianne, parfois Libération et le Monde, ou l'Humanité. Non, personne ne songe jamais à dénoncer cette ignoble atteinte à la liberté d'expression qu'est la correction politique, hormis Jean-Marie Le Pen, Marine Le Pen, Laurent Wauquiez, Christine Boutin, Emmanuel Macron, Christian Estrosi, Manuel Valls, Benoit Hamon, Ségolène Royal, Jean-Luc Mélenchon, Nicolas Hulot, Alain Finkelkraut, Bernard Henri-Lévy, Michel Onfray, Luc Ferry, etc.

Il faut donc toutes les audaces politiques pour se lancer dans cette croisade contre la correction politique, sur le dos des minorités, quand on s'adresse à un lectorat d'extrême-droite. Et voici ce que cela donne, voici les propos retranscrits d'un « insoumis », luttant contre l'oligarchie, assis au café de Flore où les bières de base sont à 10 euros, quand il doit justifier qu'il hurle avec tous les loups réactionnaires,  tous sans exception, contre la correction politique :

« Je considère assez naturellement, [...] que l’homosexualité est devenue un fait naturel dans la société depuis que le mariage homosexuel a été légalisé, et que la stratégie de la communauté LGBT en rapport à l’homophobie doit s’adapter pour mettre en acte cette naturalité présupposée.  ».

Ces propos sont homophobes.

Dire que l'homosexualité est devenue un « fait naturel » grâce au mariage implique qu'elle n'était pas naturelle auparavant. C'est homophobe – en plus d'être incohérent.

Parler de « mariage homosexuel », là où il y a eu ouverture du même mariage à tous les couples, c'est mettre en avant une union qui serait spécifique en reprenant la rhétorique de la Manif pour tous, c'est accorder à ce groupe une victoire idéologique. C'est homophobe.

Faire de l'égalité face au mariage le signe que « l'homosexualité est un fait naturel dans la société », c'est oublier les lesbiennes légalement discriminées, dont la dignité est piétinée dans l'espace public depuis des mois, le surtaux de suicide chez les jeunes LGBTI, les invitations à la Manif pour tous pour y présenter leurs affiches transformant nos enfants en légumes, l'absence de sanction contre le président des Familles Catholiques, les agressions tous les trois jours, les campagnes de prévention du sida censurées dès qu'on y voit deux mecs s'embrasser, le harcèlement en ligne, à l'école, au travail, les jeunes chassé-es de leur famille quand ils ou elles font leur coming out, etc. Oublier ces faits, graves, violents, c'est les tenir pour admissibles – surtout quand on s'adresse à un lectorat d'extrême-droite dont les violences homophobes sont une marque de fabrique. C'est les inciter à continuer en leur disant qu'injures quotidiennes, agressions, exclusions, dépressions, suicides, ne sont rien puisqu'on peut se marier. C'est homophobe.

Utiliser le passif impersonnel pour nous expliquer que « le mariage homosexuel (sic) a été légalisé », c'est participer à l'effacement de 15 ans de luttes, âpres, violentes, de militantEs anonymes contre TOUTE la classe politique, du PS au FN. C'est laisser croire que les droits des minorités tombent d'un ciel rempli d'anges gentillets, l'élite politique à laquelle Juan Branco appartient. C'est faire oublier que ce droit est menacé : par la droite à laquelle Juan Branco s'adresse, par son propre camp, Alexis Corbière hier, lui, aujourd'hui, bradant la lutte contre l'homophobie à un dialogue contre l'extrême-droite, invisibilisant les discriminations légales, condamnant avec l'extrême-droite un outil essentiel des luttes minoritaires, la correction politique. C'est homophobe.

Demander à la communauté LGBT de s'adapter à une situation qu'on a diagnostiquée seule, c'est arrogant. Lui demander de « mettre en acte » une homosexualité dont on a présupposé la « naturalité », c'est inepte. Si elle est naturelle, comment la mettre en acte ? En laissant tranquille un carriériste insoumis quand il étale son homophobie ?

Ces propos sont homophobes, par conviction, ignorance et/ou opportunisme politique.

Homophobe convaincu, Juan Branco ne semble pas l'être. Son refus de reconnaître la violence de ses propos, son arrogance envers les militantEs LGBTI qui ont condamné cet entretien ne plaident pas en sa faveur, la légèreté dont il fait preuve en matière de correction politique non plus – mais même des militantEs LGBT reprennent l'antienne de la dénonciation du politiquement correct, alors.

Ignorant, Juan Branco nie l'être : il invoque « mon parcours et mon implication profonde sur ces questions, que je connais très bien et que j’ai longuement travaillé ». Étonnant qu'un expert auto-proclamé nie et invisibilise la réalité de l'homophobie en France. Étonnant qu'il connaisse si mal l'histoire de l'outing, conçu, notamment par Act Up-Paris, comme un outil de lutte contre l'homophobie, de révélation des inégalités, à utiliser prudemment et après une réflexion collective, et non comme une arme contre un homosexuel. Étonnant enfin que cet auto-proclamé expert pense si mal et si bêtement les articulations des oppressions, par exemple entre classisme et homophobie, jugeant cette dernière indolore dès qu'elle s'exerce sur une élite. Si cela était vrai, pourquoi si peu de coming out au sein de cette élite ? Comment ne pas voir, quand on se dit expert, qu'en minimisant l'homophobie auprès d'une caste posée comme invulnérable, on encourage l'homophobie à l'encontre d'autres ? Comment s'imaginer que poser la lutte contre l'homophobie comme une entrave à la lutte des classes et la dénonciation de l'oligarchie va émanciper qui que ce soit ?

Reste l'opportunisme politique. Je vous ai dit que l'entretien avait lieu au café de Flore ?

 

1« La société a sorti ses entrailles et laisse les forces vives se mesurer et se confronter. Nous serons par exemple demain probablement l’un et l’autre des ennemis principiels. Et je m’en réjouis : je vais enfin pouvoir me confronter à vous, à vos présupposés que je considère malsains, et par la force de l’idée et du rapport social, engager une bataille qui n’aura plus rien à voir avec les arrangements oligarchiques qui ont jusqu’ici présidé. C’est infiniment plus risqué, et je mesure les dangers d’une confrontation dont vous pourriez sortir victorieux, les immenses pertes que cela susciterait. »

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.