Stéphanie Seydoux et le lobby pharmaceutique

L'ambassadrice française de la santé reste silencieuse alors qu'elle est interpelée depuis vendredi sur les pressions que la France exerce sur l'Assemblée Mondiale de la santé afin de tuer dans l’œuf une résolution garantissant la transparence sur les prix des médicaments. Ce dimanche, elle s'affiche à un colloque organisé par le lobby pharmaceutique.

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Comme le signalent des activistes internationaux travaillant sur les enjeux vitaux de l'accès aux traitements, la France exerce en amont de l'Assemblée mondiale de la santé (AMS) des pressions pour empêcher toute discussion sur une résolution qui garantirait la transparence sur les prix des traitements.

Une telle résolution garantirait enfin des débats éclairés sur les coûts réels des médicaments, ce qui relève réellement de la recherche et du développement, du retour sur investissement ; et ce qui permet de financer les profits des actionnaires, la communication et le lobby des industriels. Elle permettrait aussi de mesurer la part des financements publics dans la recherche privée : beaucoup de molécules nouvelles, bien que brevetées par un groupe privé, doivent beaucoup aux fonds publics – ce sont NOS médicaments. De telles informations garantiraient un débat public enfin éclairé sur les prix des traitements, dont le caractère exorbitant menace nos systèmes de santé, et exclut les malades des pays pauvres des médicaments, notamment ceux qui pourraient sauver des vies.

La résolution est donc d'une importance capitale pour l'accès aux soins, le maintien de systèmes de santé solidaires et le débat public non biaisé. Il est donc incompréhensible que la France, Bruno Le Maire et Agnès Buzyn en tête, exercent des pressions en faveur des intérêts de l'industrie pharmaceutique, contre celui des citoyen-nes et des malades.

L'ambassadrice française sur les questions de santé, Stéphanie Seydoux, est restée silencieuse depuis qu'elle a été interpelée. Elle a pourtant le temps de conclure ce dimanche un colloque organisé par le Leem (Les Entreprises du Médicaments), c'est-à-dire le groupe de pression de l'industrie pharmaceutique.

Dans son intitulé-même, « Sida, paludisme, tuberculose ; comment optimiser les programmes d'action », le colloque impose un point de vue purement financier sur des enjeux sanitaires et humains. Optimiser, rentabiliser, c'est le vocabulaire financier. Oui, on peut réfléchir à bien utiliser l'argent pour la santé. Mais non, cela ne peut se faire sous l'égide d'industriels dont la priorité est le bénéfice des actionnaires et non la santé indiviuelle ou publique.

Si Stéphanie Seydoux avait à coeur d' « optimiser les programmes d'action », elle militerait pour la transparence des prix des traitements et se serait positionnée en faveur de la résolution prévue à l'AMS. Elle tournerait le dos à l'industrie pharmaceutique de marque et ferait la promotion de tous les moyens pour faire baisser les prix indécents grâce à la concurrence des génériques : soutien aux politiques locales permettant de casser les brevets, comme en Thaïlande ; opposition au brevet par la société civile ; émission de licences obligatoires par les pays où l'industrie impose des prix trop chers. C'est bien la concurrence des génériques, dont la circulation a progressé grâce au travail activiste depuis la fin des années 90, que la part des personnes vivant avec le VIH a pu augmenter dans les années 2000. Aujourd'hui, pourtant, encore près de 50 % des personnes concernées n'y ont pas accès.

Au lieu de promouvoir transparence des prix et médicament génériques, Stéphanie Seydoux s'affiche donc à un colloque organisé par un lobby industriel qui s'oppose sans cesse à ces génériques. Le LEEM a ainsi invité des intervenant-es connu-es pour assimiler sans cesse les génériques à des faux médicaments, et instrumentaliser le combat essentiel contre ces faux médicaments afin d'entraver la circulation des génériques.

Silencieuse sur une résolution défendant les intérêts des malades, active pour soutenir les intérêts des industriels et participer à leur communication, soutenir leur lobby, Stéphanie Seydoux est une « ambassadrice santé » particulière. A moins bien sûr qu'elle ne profite de la tribune offerte pour soutenir publiquement la résolution prévue à l'AMS, critiquer l'opacité de l'industrie pharmaceutique sur les prix (mais aussi sur les effets indésirables des traitements) et promouvoir les médicaments génériques. En attendant la participation à cette campagne de communication en faveur des industriels des médicaments éclaire le silence de Stéphanie Seydoux sur la transparence des prix des médicaments.

MAJ le 19 mai à 15 h 44 : Stéphanie Seydoux communique via Twitter sur la résolution : "La France, précurseur de la transparence sur le médicament, soutient la résolution à l'AMS. Notre objectif est de la parrainer, et nous oeuvrons pour un texte fort, c'est à dire, applicable. Merci pour votre engagement et votre vigilance." Elle renvoie au communiqué du ministère de la santé qui conditionne le soutien de la France à ce même critère d'applicabilité, qui n'est pas défini : "la France est un pays engagé en faveur de plus de transparence sur le médicament. C’est pourquoi elle soutient la résolution sur ce thème et cherchera à la co-parrainer dès lors que la résolution sera suffisamment forte et applicable." Quels sont les critères qui rendent une telle résolution applicable ? L'ambassadrice ne nous le dit pas. Peut-être en entendra-t-elle parler par ceux qui l'invitent cet après-midi. On a quand même là une belle tentative d'enfumage, et un bel exemple de rhétorique permettant de justifier un refus de soutenir la résolution demain.

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