Note de lecture sur « L'école des dames » de Raphaël Enthoven

Mauvaise dissertation en mauvais vers, concentré des obsessions antiféministes du polémiste, la dernière production écrite de Raphaël Enthoven est un produit formaté pour une bourgeoisie conformiste et réactionnaire qui aimerait se croire subversive.

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Pourquoi écrire en alexandrins quand on ne les maîtrise pas ? C'est la première question qui se pose à la lecture, laborieuse, de l'École des Dames, une « parodie en trois actes » écrite par Raphaël Enthoven et qui est sortie mercredi 12 mai.

Des exemples ? « Ah oui, tu m'as aidée quand j'étais si jolie / Que soi-disant, c'était pour 'protéger ma vie' / Que lorsque les castings voulaient mon numéro / Tu refusais de le leur donner dans mon dos » (page 26). « Ah, le petit salaud ! Et pourtant il est vrai / Qu'en vrai papa il était à peu près parfait. » (page 70), « Mon désir n'est pas que tu sois un thaumaturge / Mais que tu la courtises, nom de Dieu, ça urge » (page 74), « Tes calculations sont celles d'un impuissant / Qui, s'il en avait le droit, serait un tyran. » (page 85).

Accents de mots et de groupes, hémistiche, césure, cacophonie, hiatus, rime : rien ne va. Le décompte laborieux sur les doigts tient lieu de conception du rythme. L'usage paresseux du second degré m'as-tu-vu et les ruptures de registres déjà vues mille fois cherchent sans succès à compenser l'effet produit par la versification bancale. La préposition « Dans » oblige à compter un e final qui la précède et cela fait 13 vers ? Qu'importe, Enthoven utilise un « en » archaïsant qui contraste avec la mention d'une série télévisée d'aujourd'hui. Et cela donne : « Que je l'ai croisée sur un pauvre casting / Pour un troisième rôle en la série Camping ».

Un vers se termine par « Arnolphe » et on ne trouve pas de rime ? Enthoven fait dire à un personnage « guerre du Golfe » pour décrire par métaphore un futur conflit amoureux et professionnel possible, et allume le gros voyant lumineux du second degré en précisant en didascalie après le nom de ce personnage : « à qui nulle autre rime ne vient ».

Acteur sexagénaire, Colin a abusé de Jeanne quand elle était mineure et a lancé sa carrière au théâtre. Il continue d'exiger d'elle des fellations et la reconnaissance, ce qu'elle refuse de plus en plus de lui donner, forte du succès que son talent a suscité. En discutant de ce douloureux problème avec son ami Farid ( qui le salue au début de la pièce avec un « Ola ! Ketal tit'bite!  »), Colin décide de tendre un piège alambiqué. Il va monter l'École des Femmes1, y jouer Arnolphe, proposer à Jeanne le rôle d'Agnès et la faire tomber amoureuse de Nathan, le comédien homo qu'il aura choisi pour incarner Horace. Elle recevra ainsi une double leçon : elle saura ce qu'est le dépit amoureux et l'abandon, et elle verra qu'un véritable comédien, comme celui qui incarne Horace, joue avec talent sans puiser dans son expérience personnelle.

Ainsi, l’École des Dames est avant tout une indigeste dissertation. La quatrième de couverture est trompeuse, évoquant le sexisme supposé de Molière comme cœur du débat. Du dramaturge lui-même, il n'en sera en fait pas question, à moins de considérer que son œuvre, ou plutôt une seule pièce, L'École des femmes, serait le reflet fidèle de ses idées et de sa vie. Non, il est question du paradoxe du comédien, de Diderot, des critères qui font le bon acteur et la bonne actrice, dans des termes qui sentent l'huile de coude et la recherche dans les Profils d'une œuvre.. Les scènes de répétition théâtrale s'étalent en longueur tant les personnages-comédiens s'écoutent pontifier sur leur conception de leur pratique.

« Faut-il toujours t'apprendre, ô esprit imparfait, / Que l'acteur ne sent rien de de qu'il contrefait ? Que plus il est émouvant, moins il est sincère / Et qu'il est essentiel, pour gagner le parterre / D'avoir dans sa besace, à sa disposition / Le plus large éventail des grandes émotions ? » Et on répond : « Tu t'écoutes parler [Toujours le voyant du second degré qui permet de faire croire qu'un défaut, ici le verbiage oiseux, serait volontaire]. Tu dis n'importe quoi / Moi je te dis qu'un rôle, pour être adéquat, / Est fait des passions dont nous avons l'expérience/Et pour un acteur, sa vie est toute sa science. ». Et un troisième personnage-intervient après trois pages d'échange poussifs : « Pourtant j'ai retenu, en lisant Diderot / Qu'il n'est pas nécessaire d'éprouver les maux / Et qu'on imite mieux ce qu'on ne ressent guère / Car le vrai talent veut qu'on ne soit pas sincère. »

Et puis comme une longue et pénible scène ne suffit pas à l'exercice de style de l'hypokhâgneux, Enthoven en fait une autre, et puis une autre : « Est-ce Agnès qui parle ou bien Jeanne le Titan ? Et suis-je encore Horace ou bien juste Nathan ? » (page72) Et de répondre : « Or, pour être génial, acteur inconsistant / Tu dois puiser comme en un éternel printemps / Dans TA vie ton chagrin et tous les tremblements. » Et cela se prolonge encore et encore : « Il faut au grand théâtre un cœur indifférent / Se méfie‐t‐on assez de ces intempérants / Qui, cédant au plaisir d’éprouver ce qu’ils disent, Croient que c’est en marquis qu’ils plaisent aux marquises ? » Enthoven était tellement fier de « kildizcroikeussétenmarkiki » qu'il l'a posté sur Twitter.

Comme si les interminables répliques sur le sujet ne suffisaient pas, le polémiste les redouble de procédés subtils. Pendant les scènes de répétition, le nom des personnages changent : Jeanne devient « Jeanne-Agnès » quand elle lit son rôle, puis « Agnès » quand elle le joue parfaitement. Oh là là.

L'intrigue permet de ressasser toutes les obsessions antiféministes d'Enthoven. Colin a abusé de Jeanne mineure, Jeanne le lui rappelle dès sa première apparition, se met en colère et lui signifie qu'elle ne fera plus rien avec un subtil jeu de mots : « Petite chatte est morte2 ». Elle conclut sa tirade avec une référence à Virginie Despentes et au geste d'Adèle Haenel quittant la cérémonie des Césars qui avait récompensé Polanski  : « Moi je me lève. Je me casse et je t'emmerde. » Mais elle va bouder dans sa chambre et en ressort quand Colin lui promet une proposition en or. Enthoven étale ainsi sa conception de l'engagement féministe comme duplicité et des concessions que feraient des femmes victimes d'agressions sexuelles pour leur carrière, preuve qu'elles seraient insincères. Ainsi, alors qu'elle a clairement dit « non » à Colin, elle lui demande « Tu veux qu'on baise » deux pages plus tard pour qu'il lui propose le rôle.

Jeanne accepte le rôle mais exige de partager la direction de la mise en scène, en monnayant « deux-trois fellations » : preuve que la révélation des violences sexuelles révélée par metoo serait en partie une affaire de carriérisme et de chantage de la part des femmes...

En plein casting, Jeanne se comporte en gamine capricieuse, tapant d'un marteau quand elle est en colère, de façon « hystérique », nous précise-t-on. Elle se vexe que le candidat, Nathan, ne tombe pas immédiatement amoureuse d'elle (« J'ai besoin qu'on m'aime ! Qu'on me désire enfin ! / Je ne suis pas un plat pour qui n'a pas faim ! (tape rageusement son marteau) »). Mais elle se rassure ensuite quand Nathan lui dit qu'il est homosexuel. Bref, elle n'a aucun professionnalisme et est sans cesse prête à sacrifier la pièce pour ses pulsions. Ses colères se traduisent par des invectives de gamines (« Regarde ton caca ! Tu verras ton portrait! »)

Nathan, lui, est donc sommé de donner son orientation sexuelle sous peine de ne pas être recruté, ce qui comble Jeanne de joie. Elle n'en essaiera pas moins de le séduire dans les laborieuses scènes de répétition qui vont suivre. Avec succès, puisqu' entretenant la confusion acteur-personnage (vous vous souvenez, le sujet de la dissertation….), elle obtiendra un baiser. Apprenant à son ami Farid comment il a découvert Nathan pour son complot, Colin, qui le désigne comme « inverti » ou « pédé » en fonction des besoins de la rime ou du décompte des syllabes, nous apprend qu'il a connu son « inversion » car Nathan embrassait dans la rue son mec. Dans le monde d'Enthoven, deux hommes peuvent sans souci s'embrasser en public, l'homophobie n'existe pas. Nathan cherche à un moment à séduire Colin (peut-être uniquement pour irriter Jeanne) et celui-ci suggère alors qu'il pourrait s'appeler « Nathane » s'il succombe.

A la fin, Jeanne, pour punir Colin du « piège » qu'il lui a tendu, lui impose un contrat qui est un décalque des règles contraignantes et absurdes qu'impose Arnolphe à Agnès dans la pièce de Molière. Le message est clair : les exigences féministes ne sont que le miroir de la misogynie, le consentement n'amène que logique contractuelle et dictatoriale. Dans les clauses qu'impose Jeanne, elle consent à une fellation par mois, et propose à Nathan de la sodomiser, ce qui le ravit : pour Enthoven, être un homo masculin se résume à aimer les culs. Jamais il n'est question de sentiments, le sexe aussi joyeux et subversif qu'un téléfilm érotique de M6 le dimanche soir dans les année quatre-vingt-dix, n'est qu'une succession de mention de pipes, de cunnilingus ou de sodomie. Colin donne des « noms africains » à son sexe, ce qui alternativement irrite, amuse ou excite Jeanne : « Sais-tu combien de dames / Adoreraient téter le bout de ma tam-tame ? ».

Pour se préserver de toute critique sur la nullité affligeante de cette vision réactionnaire des femmes et des homos, Enthoven met en scène un spectateur qui s'indigne lors d'une scène de répétition. Le procédé téléphoné et mille fois vu au théâtre lui permet de condamner la « cancel culture » puisque ledit spectateur décide de faire « censurer » la pièce via une pétition sur Twitter. On reconnaît là le paradoxe des réactionnaires pour qui émettre une critique serait de la censure, dont l'expression doit être… combattue.

Que Raphaël Enthoven se rassure : sa pièce est bien trop nulle pour susciter l'indignation. Par ailleurs, la censure au théâtre est avant tout d'ordre économique : combien de belles pièces et de troupes de talent sont empêchées de jouer car sans moyens ? Cette question n'est évidemment pas posée par la « parodie » du polémiste. Sa classe sociale, l'élite bourgeoise mondaine, lui a appris que le monde matériel n'était que le prolongement de ses envies : Colin n'a aucun souci à trouver salles et financement pour monter une pièce qui n'est qu'un simple prétexte à un piège amoureux, de la même façon que le polémiste n'a eu aucune peine à trouver un éditeur pour publier son brouet, ni des plateaux télés ou des studios radios pour en faire la promotion.

Dans le monde d'Enthoven, la culture se porte bien, même après des mois de crise sanitaire et d'une politique culturelle nulle. Il faut dire que la politique, les personnages en parlent, mais sont concentrés sur des sujets bien plus essentiels. Jeanne dit, « rêveuse » : « Hollande lui bande ! / Je ne parle pas de Sarkozy / Dont on sait la vigueur et l'étonnant zizi, / Je ne reviens pas sur le Benjamin Grivaux / Dont le sort est si triste et le membre si beau…. » Rires offusqués dans la salle du bingo du Rottary's Club à qui le texte est destiné. On comprend avec de telles priorités qu'Enthoven n'ait pas le temps de poser la question des conditions matérielles d'existence d'une œuvre.

Cette vision bourgeoise et conformiste du théâtre se retrouve partout. Les personnages secondaires (contrôleur, serveur, spectateur en colère), joués par le même acteur (l'audace ! du jamais vu!) ne sont désignés par par leur fonction (comme Nathan, qui est présenté comme « candidat » et n'est individualisé qu'une fois recruté), sont sans cesse rabroués pour provoquer des effets comiques et ont droit à une pauvre tirade convenue sur la gloire d'être anonymes. Les répétitions de l'École des femmes se concentrent sur le trio Arnolphe-Agnès-Horace, en effaçant les rôles des paysans, donc de toute différence sociale.

Les éditions de l'Observatoire n'avaient  pas besoin de coller un bandeau avec le seul portrait du polémiste. Tout le texte reflète la vision réactionnaire, conformiste et bourgeoise de Raphaël Enthoven.

Merci à Olivier Cyran de m'avoir procuré le livre.

1Dans l'École des femmes, un vieil homme riche, Arnolphe, craint plus que tout d'être cocu. Il est donc devenu tuteur d'une fille dès ses quatre ans, l'a fait élever au couvent dans l'ignorance la plus totale du monde et la séquestre depuis sa sortie dans une maison de campagne isolée, sous la garde de deux paysans, Alain et Georgette. Alors qu'Arnolphe s'apprête à se marier avec elle, Horace, le fils d'un de ses amis, fait la rencontre d'Agnès et en tombe amoureux. Ne sachant pas le rôle d'Arnolphe, Horace lui confie les ruses qu'il met en place pour conquérir Agnès. Arnolphe cherche à les déjouer, souvent en s'appuyant sur l'ignorance de cette dernière. Mais Agnès s'avère « naturellement » douée pour les choses de l'amour avec un jeune de son âge.

2« Le petit chat est mort » est une célèbre réplique d'Agnès dans la pièce de Molière.

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