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Billet de blog 20 avr. 2021

Défendre les conditions matérielles de l'exercice de la laïcité

Quelques réflexions alors que Marlène Schiappa doit ouvrir un grand débat sur la laïcité. Il faut en profiter pour poser les questions des conditions matérielles de son exercice : rapports de force politique et moyens financiers, notamment.

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On mesure matériellement l'engagement dans la laïcité d'un gouvernement et d'une majorité à sa capacité à faire passer des lois ou des budgets d'intérêt commun contre les résistances religieuses ou convictionnelles. En refusant de porter le rallongement des délais d'IVG ou le droit de mourir dans la dignité, en contraignant l'opposition de gauche à défendre ces mesures indispensables dans des niches parlementaires, au temps limité, le gouvernement et la majorité ont permis l'obstruction d'une poignée de député-es, agissant au nom de lobbys religieux, contre des mesures essentielles. C'est bien une lourde défaite de la laïcité, qui n'a pourtant pas été décrite comme telle, et dont sont directement responsables le gouvernement et sa majorité.

Le début du mandat de Macron a marqué une pause, toute relative et provisoire, dans la falsification par le pouvoir politique de la laïcité à des fins islamophobes. Mais en nommant des ennemis de la laïcité comme Jean-Michel Blanquer ou Gérald Darmanin, Emmanuel Macron a considérablement affaibli les conditions matérielles dans lesquelles elle peut s'exercer. Le premier a par exemple ouvertement soutenu les écoles Espérances Banlieue, ce réseau issu de la Manif pour tous (voir le dossier sur Espérance Banlieue sur le site Questions de Classes). Il a procédé à des touts de passe-passe comptables pour verser des financements supplémentaires à l'école privée, à 80 % catholiques : en décembre : en décembre 2017, ce sont ainsi dix millions d'euros qui sont pris du budget du public pour être remis à l'enseignement privé. Dans le cadre de la loi sur l'école de la confiance, le ministre a rendu obligatoire la scolarité en école maternelle. Cela n'a eu aucun impact sur le taux de scolarisation, qui était déjà important. Mais cela a contraint les mairies à financer les écoles privées, ce qui n'était pas le cas auparavant. Dans le cadre de la réforme des lycées, il a réduit le nombre d'heures d'enseignement moral et civique où on peut faire comprendre la laïcité aux élèves. En tant que professeur de français en lycée général et technologique, je peux témoigner combien la refonte des programmes de Lettres, appliquée depuis septembre 2019, en imposant un rythme impossible, empêche de travailler avec la rigueur et le temps disponible les faits religieux indispensables pour comprendre des œuvres au programme comme « Les Cannibales » de Montaigne ou La Princesse de Clèves de Mme de Lafayette.

Bien sûr, le cadre matériel de la laïcité a déjà été considérablement affaibli sous François Hollande. Premier ministre, Manuel Valls a annoncé depuis le Vatican que le parti socialiste au pouvoir trahirait sa promesse électorale d'ouvrir la Procréation médicalement assistée. Depuis la fin du XIXème siècle, jamais on n'avait annoncé une telle mesure de politique intérieure, dans le seul but de satisfaire le pape, depuis le siège du pouvoir catholique. Quelques semaines plus tard, le gouvernement Valls retirait des écoles un outil pédagogique de prévention des inégalités et violences sexistes, homophobes et transphobes. Là encore, il agissait sous pression religieuse, essentiellement catholique.

Depuis des années, l'Observatoire de la laïcité assurait un travail de Titan, salué par les acteurs et actrices de terrain, avec des moyens ridicules. Le gouvernement se prive donc d'un outil efficace et peu coûteux, et lance une discussion sur la laïcité en ayant pleinement participé à l'affaiblir, et en mettant en avant des interlocuteurs ou interlocutrices, qui, dans le meilleur des cas, n'ont jamais défendu la laïcité que comme une « valeur », sans jamais s'interroger sur le cadre matériel de son exercice. Et dans le pire des cas, triomphent car ils et elles pensent que s'achève leur croisade pour que la laïcité soit vidée de son sens et sa puissance historique pour en faire un outil de gestion raciste de la société.

Mais les enjeux vont au-delà, et des débats sur la laïcité aujourd'hui doivent aussi dépasser la question religieuse. La neutralité de l'État à l'école est depuis des décennies mises à mal par les entreprises privées, qui font irruption dans des projets pédagogiques, dans des financements de sorties scolaires. L'omniprésence de groupes privés, notamment des GAFAM, dans les écoles publiques devraient être une priorité des défenseurs authentiques de la laïcité, tout comme le combat pour des politiques réelles de lutte contre les inégalités sociales et les discriminations, sans lesquelles présenter la laïcité comme une valeur qui rassemble n'est qu'un procédé de dissimulation des atteintes aux principes républicains de liberté, d'égalité et de fraternité.

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