Des scientifiques au supermarché (3) : sans patrie, disent-ils.

Retour sur la conclusion de la tribune #NoFakeScience postulant une « science sans patrie » en partant d'une citation tronquée de Pasteur. L'exemple du duel franco-américain sur la découverte du VIH invite à corriger ce postulat.

 

Capture d'écran de Wikimedias Capture d'écran de Wikimedias

« ''La science n’a pas de patrie'', nous dit Louis Pasteur. Nous ajoutons qu’elle ne saurait avoir de parti-pris idéologique. » C'est sur ce ton péremptoire et définitif que se termine la tribune du collectif.

La citation de Louis Pasteur est tronquée1. Il en existe plusieurs versions quand on lit ses biographies. L'une d'entre elle est formulée ainsi : « Si la science n’a pas de patrie, l’homme de science doit en avoir une, et c’est à elle qu’il doit reporter l’influence que ses travaux peuvent avoir dans le monde. » Dans une autre version, on peut lire : « si la science n'a pas de patrie, l'homme de science doit avoir la préoccupation de tout ce qui fait la gloire de sa patrie. Dans tout savant, vous trouverez toujours un grand patriote. » Décidément, que ce soit des documents de l'OMS ou des citations de figures historiques, le collectif a du mal à rendre compte de façon non biaisée de ses références.

L'usage d'une citation dévoyée interroge sur la rigueur des initiateur-rices de la tribune. L'un d'eux justifie cet usage en affirmant qu'il faut y voir un objectif à atteindre pour une science idéale, non une description de la réalité. Mais alors, pourquoi ne pas l'avoir posée comme telle ? Et pourquoi avoir dévoyé la pensée de Pasteur, l'ériger en argument d'autorité et en description d'un existant menacé ?

La guerre judiciaire et économique entre la France et les États-Unis autour de la découverte du VIH nous rappelle que, si, bien sûr que si, la science a une patrie, pour le meilleur peut-être, mais en l'occurrence ici pour le pire.

Quand Luc Montagnier et Françoise Barré-Sinoussi s'attaquent à découvrir l'agent responsable du sida, l'américain Robert Gallo est persuadé qu'il s'agit d'un rétrovirus proche du HTLV qu'il avait découvert en 1977. Le chercheur US est le pionnier sur le sujet, la France ne compte pas de spécialiste des rétrovirus, Gallo est donc persuadé que la recherche française ne lui fera pas ombrage. Il collabore même avec Montagnier et Barré-Sinoussi en leur envoyant des échantillons d'anticorps à ''son'' HTLV afin que l'insitut Pasteur puisse noter des différences avec le rétrovirus qu'il découvre en 1983.

Mais quand les résultats sont rendus publiques par Françoise Barré-Sinoussi lors d'une conférence, Robert Gallo va s'approprier les recherches, profitera de sa position de pionnier et du relatif anonymat des chercheur-ses de Pasteur pour rester aux yeux de la communauté internationale, le responsable de la découverte du virus. Pendant dix ans. Une décennie de querelles judiciaires aux conséquences sanitaires terribles.

Ce qui se joue, derrière, ce sont bien sûr les brevets autour de la mise au point de tests de dépistage. Le laboratoire américain Abbott négocie avec Gallo et les administrations étatsuniennes ; il avance très vite dans le développement de tests de dépistage. Mais si la découverte du VIH est attribuée à l'équipe française, labo et autorités américaines devront payer de lourdes royalties. Inversement, l’Institut Pasteur développe plus lentement son propre test de dépistage. Et c'est une des raisons pour lesquelles, le 9 mai 1985, une réunion interministérielle dédiée à la sécurité transfusionnelle décide d'ajourner la mise à disposition des tests d'Abbott, qui auraient pourtant été nécessaires, notamment pour éviter la contamination par le sang des hémophiles. Qui présidait cette réunion ? François Gros, conseiller de Laurent Fabius... et directeur de l'Institut Pasteur, le concurrent direct d'Abbott.

On voir bien ici comment la recherche scientifique a été directement connectée à des intérêts nationaux, et par le biais du système des brevets et de conflits d'intérêt d'un Gallo ou d'un Gros, commerciaux et industriels. Affirmer que la science devrait être sans patrie devrait permettre de lutter contre de telles dérives2. Mais la formulation de la tribune a plutôt pour conséquence d'invisibiliser le problème en confondant objectif à atteindre et réalité. On ne pourra pas combattre cette réalité, quand elle compromet la science, si on la masque derrière des arguments d'autorité bancales et des citations tronquées.


Dans le billet suivant, je donnerai quelques exemples invalidant le postulat d'une neutralité idéologique de la science. Dans le cinquième et dernier billet, je reviendrai sur les responsabilités partagées en matière de mauvais traitement médiatique de controverse ou de découverte scientifique.

Sur la question de la découverte du VIH et des conséquences du duel franco-américain, lire L'afffaire du sang d'Anne-Marie Casteret (La Découverte, 1992), pages 75-76 et pages 137-138 ; Responsables et coupables, de Caroline Bettati (Seuil, 1993), pages chapitre 3 « Le duel franco-américain » et pages 58-59.


1On peut par exemple trouver plusieurs versions de la citation dans cette biographie de Pasteur : « Dans un congrès international, il faisait cette déclaration : « Je me sens pénétré de deux impressions profondes : la première c’est que la science n’a pas de patrie, la seconde, qui paraît exclure la première, mais qui n’en est pourtant qu’une conséquence directe, c’est que la science doit être la plus haute personnification de la patrie. La science n’a pas de patrie, parce que le savoir est le patrimoine de l’humanité, le flambeau qui éclaire le monde. La science doit être la plus haute personnification de la patrie parce que de tous les peuples, celui-là sera toujours le premier qui marchera le premier par les travaux de la pensée et de l’intelligence. Luttons donc dans le champ pacifique de la science pour la prééminence de nos patries respectives. » Il faisait encore, et en y attachant le même sens, cette distinction bien simple : « Si la science n’a pas de patrie, l’homme de science doit en avoir une, et c’est à elle qu’il doit reporter l’influence que ses travaux peuvent avoir dans le monde. » Le jour où il fut sûr d’une de ses découvertes les plus importantes, remontant du laboratoire à son appartement, il l’annonçait aux siens en ces termes : « Je ne me consolerais pas, si cette découverte que nous avons faite, mes collaborateurs et moi, n’était pas une découverte française ! »

2Les formats des conférences internationales sur le sida, comme celle de l'International Aids Society qui s'ouvre à Mexico, sont une occasion de dépasser ces logiques nationalistes. Sans chercher à noircir le tableau, ni amoindrir la portée de ces conférences, on y retrouve quand même des rivalités nationalistes et chauvines parfois dommageables.

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