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Billet de blog 23 déc. 2020

République souveraine, antisémitisme et politique mémorielle

Alors que Mediapart nous informe qu'un responsable du mouvement République souveraine s'occupe de politique mémorielle pour le gouvernement, il faut s'interroger sur les positions que défend ce mouvement quand on voit qu'ils ont promu à un poste de responsabilité un usager des réseaux sociaux connu pour des tweets particulièrement problématiques sur la Shoah et les juifs.

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La Shoah ? Un « joker '6 millions' pour faire pleurer dans les chaumières avec un point Godwin en cas de besoin ». Auschwitz ? « Un endroit éco-responsable : récupération des cheveux et des graisses pour faire des produits ; utilisation des transports en commun (trains) ; pas de gaspillage alimentaire (+régime amincissant » ; pas de lumière la nuit, c'est pas Versailles ici. »  Le négationnisme? Intéressant sur le plan historiographique : « On pourrait se poser la question de faire la chasse aux négationnistes car pendant longtemps, on a cru qu'il y avait eu 9 millions de victimes du génocide. Finalement il y en a eu 6 millions. »

Ces messages, et tant d'autres de la même veine, parfois sous l'alibi de l'humour, parfois très sérieux, ont été écrits par Tanguy Lacroix, qui vient d'être nommé à la tête d'un Comité Jeunesse du mouvement République Souveraine. Alors que la journaliste Ellen Salvi nous apprend sur Mediapart qu'un autre responsable de ce mouvement, Benjamin Foissey, est en charge de la politique mémorielle auprès du ministère délégué aux Anciens Combattants, il est urgent de s'interroger sur ce qu'autorise République Souveraine en matière d'antisémitisme, de galvaudage de la Shoah et le modèle d'engagement qu'elle propose aux jeunes en matière de mémoire des crimes contre l'humanité.

Plus connu sur Twitter sous le surnom de « Camarade Charles », Tanguy Lacroix bénéficiait sur ce réseau social d'une visibilité indéniable, avec près de 13 000 followers. Son compte principal a été récemment suspendu. Il en dispose d'autres. Ce sont même ces multiples comptes qui sont à l'origine des Charles, la communauté qu'il a créée : « J’avais fait quelques comptes secondaires pour pouvoir répondre aux gens qui parlaient de moi en m’ayant bloqué et ainsi avoir un droit de réponse qui me semble légitime. Sauf que ça s’est vu et des SJW [=Social Justice Warrior, guerriers de la justice sociale, terme méprisant véhiculé par les conservateurs américains pour parler des antiracistes, des féministes, etc.] ont voulu faire la liste des mes comptes pour les bloquer d’avance. Un de mes amis s’est fait passer pour un de mes comptes secondaires et a encouragé d’autres gens à le faire. Moi même j’ai aussi encouragé l’initiative sur mon serveur Discord et ce fut très drôle car ces SJW pensaient que j’avais fait une trentaine de comptes secondaires. », écrit-il dans un billet de blog présentant sa communauté. C'est donc bien sur le piétinement du consentement et le contournement de blocages sur Twitter, pour imposer sa présence non souhaitée, qu'il crée ce groupe.

« Les Charles » pratiquent le cyberharcèlement, qualifié par euphémisme de « raids ». Leurs actions ciblent militant-es antiracistes, LGBTQI, féministes, accusé-es par Lacroix de détourner la gauche de ses vrais combats. En juin, une journaliste, militante antiraciste, a ainsi reçu plus de 150 messages du type « OK négrière » ou « OK bourgeoise » pour avoir évoqué les « corps racisés » victimes de violences policières. Ainsi, le vocabulaire de l'antiracisme politique et le rappel, matérialiste, que le racisme touche au corps, suffisent-ils à harceler une personne sur Twitter. Camarade Charles confesse aussi un penchant compulsif à vouloir harceler des personnes se définissant comme non-binaires, donc ne se retrouvant pas dans les normes de genre. Une telle compulsion est inquiétante de la part d'un militant politique qui a maintenant la responsabilité d'animer le comité Jeunesse d'un nouveau mouvement : les jeunes personnes LGBTQI sont en effet plus souvent victimes de harcèlement scolaire, et le surtaux de suicide est alarmant.

Tanguy Lacroix produit sur Twitter et Youtube des messages qui témoignent d'une véritable obsession pour les juifs, la Shoah et les politiques mémorielles. Cela prend souvent la forme de l'humour qui permet de diffuser des messages antisémites, voire négationnistes, et de se rétracter si les messages sont dénoncés en affirmant que rien de tout cela n'était sérieux. Camarade Charles sait bien que ces blagues sont répréhensibles : il raconte avec une certaine satisfaction qu'il a laissé quelques années auparavant une camarade de première se faire punir à sa place pour une blague antisémite proférée en classe.

En juillet dernier, un soralien repenti expliquait le rôle qu'avait joué l'humour dans son adhésion aux idées du militant d'extrême-droite. Une série de vidéos dédiées aux stratégies de l'alt-right américaine, à qui les Charles reprennent de nombreux codes et discours, consacre un passage à analyser le rôle de l'humour. Les « blagues » antisémites ont par exemple pour effet de souder une communauté virtuelle. Cela se constate chez les Charles. A l'initiative de Tanguy Lacroix, sa communauté écrit sur Twitter, lisible verticalement, les messages « Soral a presque toujours raison » ou « Faurisson a raison ».

Des expressions de Soral ou Zemmour reviennent sans cesse, véritables tics de langage servant de référence commune et construisant une connivence : "L'horreur, quasiment le nazisme", par exemple. De même, un jeu de mots est l'occasion pour les followers de Tanguy Lacroix de produire des caricatures antisémites à foison.

La politique mémorielle fait l'objet de lourdes plaisanteries, parfois assorties de visuels antisémites :

L'humour n'est pas une excuse à l'antisémitisme. Le « second degré », « l'ironie », « le raisonnement par l'absurde » ne peuvent être invoqués sans cesse pour couvrir ce qui relève d'une véritable obsession. Tanguy Lacroix invoque parfois ces méthodes d'argumentation pour justifier ses messages antisémites et surfant avec le négationnisme. Ainsi, les tweet seraient selon lui une critique de l'instrumentalisation mémorielle par le Crif. Oui, la mémoire de la Shoah est parfois instrumentalisée, oui le CRIF est parfaitement critiquable. Mais dans le tweet, ce n'est pas le CRIF qui est critiqué, mais bien la mémoire de 6 millions de juifs piétinée, réduite à un « joker ». Si vous ne savez pas critiquer le CRIF sans vous en prendre aux millions de victimes de la Shoah, c'est que vous êtes antisémite.

Le tweet cité au début de ce billet serait la critique d'une proposition d'EELV d'une taxe écologique. Aucun contexte ne permet de le comprendre, et cet alibi arrive un peu tard. Mais même si on le lui accordait, quand on assimile 6 millions de personnes juives exterminées à une proposition de taxe écolo, de qui se moque-t-on ? Non, pas des responsables des Vers aujourd'hui. Quel aveuglement à son propre antisémitisme faut-il pour étaler ainsi publiquement son mépris pour la mémoire des victimes de la Shoah ?

François Hollande ? C'est Hitler. EELV ? C'est Pétain? Alexandria Ocasio-Cortez ? Il y a un lien avec Hitler. Le nazisme devient facteur d'explication de tout, et donc de rien. Il perd de son unicité, de sa pertinence. Tanguy Lacroix reconnaît d'ailleurs pour rire qu'il se sert du nazisme comme produit d'appel pour faire venir du monde.

Les alibis ressassés de l'humour et de la critique politique tiennent d'autant moins que le discours de Tanguy Lacroix s'appuie sur des éléments très sérieux. Il estime par exemple qu'on ne devrait pas combattre les négationnistes car ils auraient été utiles en permettant de combattre des erreurs ou exagérations historiques.

En juin 2019, Camarade Charles prenait la défense d'Etienne Chouard, qui avait indiqué ne pas savoir si les chambres à gaz avaient existé car ne connaissant pas le sujet. Le futur professeur d'histoire reprend les mêmes arguments, posant l'ignorance comme un alibi.

Pour le fondateur des Charles, l'extermination des personnes juives et rrom d'Europe est « un évènement vieux de 80 ans dont il ne reste presque plus aucune personne qui était née au moment des faits ». Cette conception de la mémoire, qui, vieille de 80 ans, ne devrait faire l'objet d'aucune précaution car il s'agit de juif-ves ou de rroms, est à confronter à la farouche défense que produit le fondateur des Charles pour conserver la mémoire nationale de Napoléon ou Colbert. Le fondateur des Charles combat pour que la France honore encore des politiques esclavagistes ou des conquêtes coloniales de plusieurs siècles. Mais « un événement vieux de 80 ans » pourrait faire l'objet d'un galvaudage, d'un piétinement.

 Camarade Charles réactive par ailleurs des clichés antisémites sur l'argent des juifs et le privilège juif. Le concept de « privilège juif », qu'il pose comme une hypothèse à laquelle on pourrait croire (lui affirme ne pas y croire, faisant ainsi de ce concept l'objet d'une opinion discutable indépendamment de tout égard à la réalité), lui sert à invalider la notion de l'antiracisme politique de privilège blanc.

Mais l'équivalence entre les deux suppose qu'il n'y ait aucune discrimination ou violence qui s'exerce à l'égard des personnes juives, ce qui est bien évidemment totalement faux. D'autre part, pour poser cette hypothèse à la base de son supposé raisonnement par l'absurde, Tanguy Lacroix s'appuie sur le vieux ressort antisémite des juifs et de l'argent. Comme il y aurait une surreprésentation des personnes juives dans les plus grandes fortunes mondiales, cela inciterait à croire à un privilège juif…

 Tanguy Lacroix nie bien la réalité de l'antisémitisme en France (ce tweet concerne les personnes juives) :

Cette disqualification d'un concept de l'antiracisme par la réactivation de clichés antisémites est en fait une des techniques utilisées par l'extrême-droite américaine. D'ailleurs, Camarade Charles a à plusieurs reprises relayé un faux de l'alt-right US, en attribuant au mouvement antiraciste, notamment Black Lives Matter, et à des universitaires travaillant le concept d'intersectionnalité, un tract antisémite posant l'existence d'un privilège juif et le comparant au privilège blanc.

 Le philanthrope George Soros est souvent mentionné par Tanguy Lacroix, parce qu'il a soutenu ponctuellement le Collectif contre l'Islamophobie en France. Camarade Charles ne voit aucun problème à relayer un article du Figaro qui mentionne la judéité de Soros alors qu'il est question de ses subventions à la lutte contre le racisme ou l'aide aux migrants. Soros est qualifié de « bourgeois apatride » et sa fondation serait une « société écran ». Tous les éléments du complotisme antisémite sur la figure du riche juif conspirant contre les puissances nationales sont réunis.

Le 21 décembre, Tanguy Lacroix attribuait aux seuls musulmans la responsabilité de la vague d'insultes et de menaces antisémites que venait de subir April Benayoum. Il écrivait : « Il va falloir qu'une certaine gauche comprenne que les nazis sont presque tous morts et que le peu qu'il reste sont des fossiles vivants au discours inaudible, tandis que les salafistes, djihadistes et islamistes en tout genre sont en prolifération rapdie (…)Aujourd'hui en France les pogroms sont systématiquement commis par Daesh ou par des 'jeunes' ». Au même moment était jugé le terroriste de Halle, auteur de l'attentat antisémite le plus sanglant d'Allemagne depuis 1945. Devant cette objection, Tanguy Lacroix écrit : « J'aime quand je dis 'en France' et qu'en contre-exemple on me sort des trucs qui se passent en Allemagne. » Il appelle donc « truc » un attentat antisémite meurtrier et passe sous silence le fait que le terroriste, comme ceux de Christchurch ou de Pittsburg, était influencé par l'extrême-droite antisémite française.

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