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Billet de blog 25 mai 2014

La femme qui fait la béchamel et la loi sur l'immigration

Mérôme Jardin
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[Cela n'a pas grand chose à voir avec la prostitution, sujet de ce blog, mais bon]

 Il est à peu près 19 h 30, et je regarde Mediapart. David Van Reybrouck est interviewé par Joseph Confavreux. Le point de départ : le livre de l'intellectuel, l'occasion : les élections européennes. Je regarde, vraiment motivé par une interview que j'avais lue par ailleurs.

Je suis très vite gêné par certains propos de Van Reybrouck. Il assimile la démocratie directe aux réseaux sociaux, oubliant bien vite que ces derniers n'offrent que des échanges de commentaires, le plus souvent anonymes, et n'aboutissent à aucune décision – ce qui est quand même le principe de la démocratie directe : aboutir à une décision collective. « J'ai peur que » débute son commentaire à propos de l'idée de démocratie directe. Il indique qu'il faut « faire réfléchir » les personnes avant qu'elles n'expriment leur avis sans préciser qui doit « faire réfléchir » les autres, selon quel mandat, avec quelle légitimité – en tout cas rien qui puisse répondre aux pratiques existantes de démocratie directe, niée par l'invité de Mediapart, qui ne parle à ce propos que de sondage, réseaux sociaux et internet.

Un peu plus tard, Van Reybrouck est invité à développer ses idées sur un système démocratique fondé sur un tirage au sort. Il développe des idées intéressantes, par exemple sur un bicamérisme entre une chambre d'élu-es et un sénat composé de personnes tirées au sort. Le journaliste rappelle que l'idée de tirage au sort est aussi présente dans le sondage, parle de démocratie en négatif et sollicite une réaction à ce propos.

L'invité ne dira jamais qu'un sondage n'est en rien démocratique. Pour illustrer la différence entre le sondage et ce qu'il propose, Van Reybrouck prend alors l'exemple suivant :

"Je suis une femme de ménage, j'ai 55 ans.  C'est entre 5 heures et 7 heures le soir, je suis en train de tourner dans ma sauce béchamel, et puis Ipsos me téléphone pour me demander quel est votre avis sur la nouvelle loi sur l'immigration. Je tourne dans ma sauce, je ne sais trop quoi dire, et je dis, oh , je suis contre, et voilà. Et ma réponse va déjà influencer les politiques belges, françaises ou européennes sur l'immigration, alors que j'ai nourri le débat sans avoir pensé. Ce serait quand même beaucoup plus intéressant d'inviter cette dame, de venir parler sur l'immigration, on l'invite pendant deux-trois week-ends avec 500 autres Français et Françaises, deux week-ends pendant lesquels cette dame est confrontée à des experts, est invitée à s'exprimer, est invitée à s'informer, et voilà, c'est cela la démocratie délibérative, et je n'invente rien de neuf."[1]

Le choix d'un exemple est toujours édifiant. Ainsi, entre 5 et 7 heures, l'institut de sondage imaginaire de Van Reybrouck n'appelle pas, hypothétiquement, une femme architecte de 40 ans en train de terminer ses derniers dessins ; ni une gendarme de 27 ans  en train de dormir car elle est de garde de nuit ; ni une prof de 50 ans en train de corriger des copies ; ni une doctorante de 24 ans finalisant sa biblioraphie ; ni, non plus – il ne faut pas pousser – un homme de 55 ans en train de faire la béchamel.

C'est bien une femme de ménage de  55 ans en train de faire la béchamel qui a été tirée au sort par l'institut Van Reybrouck : déjà que le penseur nous invite à réfléchir sur la démocratie et les élections, il ne s'agirait pas qu'il nous fasse réfléchir sur les rapports sociaux de sexe, il ne faut pas tout mélanger.

Mais bon, va pour la femme à la béchamel. Celle-ci n'a jamais réfléchi à une loi sur l'immigration ; au niveau de cliché où on se trouve réduit, on peut tenir cela pour acquis : si la femme sondée, à 55 ans,  préparait un tajin, ou un curry, elle aurait sans doute plus volontiers réfléchi à l'immigration ; mais c'est bien connu : « femme qui béchamel fait, sur l'immigration se tait ».

 Et donc, si un institut de sondage lui pose des questions sur l'immigration au moment précis où le lait bout et qu'il faut éteindre la casserole pour que la sauce prenne (pour les non-femmes qui ne font pas de béchamel, c'est à ce moment qu'on doit tourner, tachez de suivre), elle va dire des choses qui ne seront pas intéressantes pour la démocratie. Alors que si on la fait réfléchir plusieurs jours de suite, là, son avis sur les politiques d'immigration sera intéressant – mais il faudra lui libérer la tête en lui assurant que sa béchamel sera prête à son retour (de jeunes cuisinières stagiaires ont été recrutées).

Bien évidemment, rien n'est dit sur qui assurera l'organisation de telles réunions où des femmes de ménage de 55 ans faisant la béchamel et ne connaissant rien à rien seront invitées : des hommes qui auront beaucoup lu et réfléchi, pendant que leurs femmes auront fait la béchamel sans réfléchir avant de les appeler à table?

Il y aura des experts (pas des expertes, n'exagérons pas), auprès de qui la femme à la béchamel pourra s'informer. Ouf. L'homme qui ne sait pas faire la béchamel mais dont le métier est d'expliquer la politique pourra expliquer à la femme qui fait la béchamel mais qui ne réfléchit pas à la politique, surtout pas à la loi sur l'immigration (la conne, elle dit "non" à un sondage alors que les questions sont si bien posées, mais il ne fallait pas l'appeler quand le lait était sur le point de bouillir) qu'il faut dire "oui" à la loi sur l'immigration. Et on appellera cela de la démocratie délibérative. La femme reviendra à sa béchamel contente : au moins, contrairement à Ipsos, l'homme qui sait ne l'aura pas flouée car il lui aura expliqué.

 Quelle légitimité auront ces personnes qui se positionnent de cette façon, à l'envers de tout principe d'empowerment et d'émancipation, pour se parer de mots comme « démocratie » ?  Comment peut-on présenter un projet possiblement stimulant au travers d'un exemple qui réactive toutes les inégalités : hommes-femmes, experts-"profanes", etc. ? 

[1] Je laisse de côté le fait que, par cet exemple, Van Reybrouck laisse entendre que le problème des sondages repose sur le manque de formation des sondé-es, et non sur les questions des sondages elles-mêmes. Et laissons aussi de côté le fait que la femme de ménage de 55 ans qui fait la béchamel, en répondant à une question entre 5 et 7 heures, influencerait la politique nationale ou européenne. Sur quoi Van Reybrouck s'appuie-t-il pour dire cela ?

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