Quand le FN et ses alliés « républicains » menacent l'indépendance de la recherche

Tribune de plusieurs participant-es au colloque sur l'intersectionnalité dans l'académie de Créteil, qui, sous les pressions du FN, de ses alliés "républicains", a été interdit aux enseignant-es du premier et du second degré.

 Un colloque se tenait les 18 et19 mai à l’École supérieure du professorat et de l’éducation (ESPÉ, ex-IUFM) de Créteil, visant à faire dialoguer enseignant-es, éducateur-rices et travailleur-ses sociaux-ales avec des chercheur-ses spécialistes de l’intersectionnalité (c’est-à-dire de l’imbrication des rapports de pouvoir – notamment de genre, de race et de classe, étant entendu que ces termes renvoient à des constructions sociales et visent à produire une analyse des ressorts du racisme, du sexisme et des rapports de classe).

L’école et ses inégalités sont au cœur de débats d'autant plus virulents qu'ils ne s'appuient généralement pas sur des données de terrain et des résultats de recherche. Comment lutter contre ces inégalités si on n'en connait pas les causes ? Des rapports du Défenseur des droits à l'enquête internationale PISA (OCDE) en passant par l'ambitieuse étude « Trajectoires et origines » (INED), ces causes sont de plus en plus étudiées. Ces recherches mettent à mal une certaine vision pseudo-universaliste de l'école, qui nie la réalité des inégalités structurelles liées à la classe, au genre et à la race. Tant dans leur sujet que dans leur format, qui permettaient de confronter savoir universitaire et savoir de terrain, ces journées d'études étaient inédites, essentielles et attendues.

Elles étaient aussi attendues par l’extrême-droite et certains de ses relais « républicains » : Marine Le Pen dénonce l’initiative dans un meeting à Perpignan au mois d’avril, le Mouvement citoyen et républicain (MRC) déplore que des enseignants soient confrontés à un discours critique sur le genre ou la race comme constructions sociales, l'UFAL (Union des Familles Laïques) relaie la croisade anti-science et le Comité Laïcité république y voit « une manifestation antilaïque et antirépublicaine ».

 La haine de certains mouvements idéologiques refusant de voir objectivées des discriminations manifestes à l’égard des minorités n’est pas nouvelle : elle s’est exprimée en 2013 à propos du Mariage pour tous, avant cela à propos de l’introduction de la notion de genre dans les manuels scolaires, pour ne citer que la période récente. L’heure semble être à l’offensive réactionnaire, où officient notamment Valérie Pécresse et les élu-es issu-es de « Sens commun » au Conseil régional d’Île-de-France, supprimant les bourses aux études de genre sous prétexte que cette recherche heurterait leurs préjugés sur la famille, mais également des groupes comme l'UFAL, le MRC ou le comité Laïcité République qui, délation à l'appui, combattent l'indépendance de la recherche sous prétexte que les résultats scientifiques remettent en cause leurs préjugés sur l'école, la société et le racisme. Au-delà, on sait que d’autres ressorts expliquent les pressions exercées par ces groupes : les recherches présentées lors de ce colloque étaient, pour une part importante, le fait de chercheur-se-s racisé-es, parlant des discriminations à partir d’un point de vue minoritaire, mais aussi le fait de féministes, de penseurs et penseuses antiracistes. Ces voix dérangent, on le sait, et le fait qu’elles sortent de l’entre-soi universitaire pour s’adresser à la société civile est la hantise de la droite et de l’extrême-droite. Qu’un colloque sur les discriminations se passe dans un amphithéâtre confidentiel de la Sorbonne, cela ne pose aucun problème (des colloques sur le même sujet ont eu lieu dans les dernières années), mais qu’il ait lieu en banlieue parisienne, auprès d’enseignant-es, de travailleur-ses sociaux-ales, d’éducateur-rices, cela pose visiblement problème.

Suite aux pressions des identitaires de droite et de gauche, le Rectorat de Créteil et certain-es responsables de l’ESPÉ (Ecole Supérieur du Professorat et de l'Education) ont tenté de faire annuler la manifestation. Ce colloque, organisé selon les modalités les plus strictes du débat scientifique (appel à communication ouvert à toutes et tous, sélection des communications par un panel des chercheurs internationaux, discussion systématique des recherches par des spécialistes, etc.), a été remis en cause pour son objet même, mais surtout pour son objectif : parler de rapports de pouvoir à des enseignant-es, c’est-à-dire à des professionnel-les de l’esprit critique, de la réflexion, et de la transmission de connaissances solides et actualisées. Un peu comme si l’on interdisait à des enseignant-es de biologie de se rendre à un colloque faisant état des dernières découvertes, au motif qu’un-e militant-e Front national créationniste trouverait la recherche contemporaine menaçante pour ses propres croyances... S'opposer à la science parce qu'elle remet en cause des certitudes non fondées, cela s'appelle de l'obscurantisme, que ce soit du temps de Galilée ou que ce soit aujourd'hui, qu'on vote Marine Le Pen ou qu'on vote Manuel Valls. Quelle est la prochaine étape ? Va-t-on, demain, interdire des colloques d’historien-nes évoquant les crimes coloniaux, pour les remplacer par des formations au « récit national » ? Va-t-on, dans le même esprit, interdire des colloques sur la pédagogie de l’égalité filles-garçons pour les remplacer par des interventions de la Manif pour tous à l’ESPÉ ?

Concrètement, des menaces ont pesé sur les organisateurs et organisatrices : menace sur la carrière des un-es, sur les crédits alloués à leur recherche, sur la possibilité d’organiser d’autres manifestations dans le futur.

Par ailleurs, les enseignant-es de l’Académie de Créteil, qui pouvaient accéder à cette formation dans le cadre de leur Plan académique de formation, se sont vu-es retirer sans discussion cette possibilité : la manifestation, organisée avec beaucoup de courage depuis de longs mois par des enseignant-es-chercheur-ses, ayant été maintenue grâce au soutien in extremis de certaines institutions, elle a été sabotée par la mise à l’écart organisée des enseignant-es, c’est-à-dire du principal public de ces journées.

Nous sommes enseignant-es, ou militant-es, ou chercheur-ses, ou tout cela et plus. Nous sommes engagé-es dans la lutte contre le racisme, le sexisme, les oppressions de genre, les inégalités de classe, à l'école et dans le reste de la société. Nous avons participé à ce colloque. Après plusieurs mois de montée en puissance du Front national, après son ascension électorale, après un entre-deux-tour où le « barrage au FN » aura été le leitmotiv, nous alertons sur la portée d'une telle remise en cause de l'indépendance de la recherche.

Que des recteur-rices ou haut-fonctionnaires de l’Académie s’associent aux demandes de l’extrême droite pour bafouer le droit de rendre publique la recherche nous bouleverse, et bouleverse la confiance que nous pouvions encore avoir en des institutions d’enseignement et de recherche censément guidées par l’intérêt scientifique et la volonté de transmettre des savoirs utiles et valides.

 En arrivant à l’ESPÉ de Créteil jeudi 18 mai, il y avait un fourgon de policiers à l’entrée, une quinzaine de vigiles fouillant les sacs, demandant les cartes d’identité. Menacer la recherche et les débats au point qu'une autorisation préfectorale soit nécessaire et que des vigiles garantissent les libertés académiques : voilà la brillante victoire pour les droits humains dont peuvent se vanter les Comités Laïcité et consorts.

 Sans doute est-ce là une bonne garantie que les recherches restent cantonnées à quelques étagères poussiéreuses, là où elles ne gêneront pas les « pseudo-républicain-es » trop avides de profiter des inégalités existantes, et bien content-es qu'elles puissent ainsi se perpétuer.

Eric Fassin, sociologue,  Claire Gensac, enseignante, syndicaliste, Cécile Kerdilès, enseignante, syndicaliste, Florine Leplâtre, enseignante, militante associative et syndicale, Jérôme Martin, enseignant en lycée à Saint-Denis, militant laïque, Marwan Mohammed, sociologue, Arthur Vuattoux, sociologue

 

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