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Billet de blog 26 août 2012

Pourquoi ce blog ?

Les personnes et associations qui souhaitent la disparition du travail du sexe ne souffrent d'aucun doute. Leur combat est le bon. Il s'agit de défendre les droits des femmes, et plus généralement les droits humains ; de se battre contre l'exploitation, notamment l'exploitation des corps ; de lutter contre la traite, l'esclavage, les violences ; de remettre en cause le pouvoir que donne l'argent ; ou encore de mettre un terme à la précarité1.

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Les personnes et associations qui souhaitent la disparition du travail du sexe ne souffrent d'aucun doute. Leur combat est le bon. Il s'agit de défendre les droits des femmes, et plus généralement les droits humains ; de se battre contre l'exploitation, notamment l'exploitation des corps ; de lutter contre la traite, l'esclavage, les violences ; de remettre en cause le pouvoir que donne l'argent ; ou encore de mettre un terme à la précarité1. Que peut-on trouver à redire à ces objectifs ? Rien, bien sûr. Mais leur évidence ne devrait pas empêcher de se poser une question : exiger la fin du travail du sexe est-il compatible avec ces objectifs ?

Les abolitionnistes/prohibitionnistes ne se posent jamais cette question. Ils et elles ne doutent jamais. Ils et elles ne prennent jamais le temps de répondre aux arguments des personnes et des groupes2 qui affirment que le travail du sexe n'est ni la traite ni l'exploitation, que l'abolition de la prostitution n'est qu'un moyen de s'en prendre aux travailleurSEs du sexe, d'aggraver leurs conditions de travail, d'augmenter leur précarité, de les exposer d'avantage aux violences des clients et des forces de l'ordre, de renforcer l'emprise des réseaux et des proxénètes, de remettre en cause la prévention du VIH et d'autres infections sexuellement transmissibles.

Ces positions discordantes dans le débat public, en rupture avec la vulgate abolitionniste-prohibitionniste portée à l'Assemblée nationale, au ministère du droit des femmes, et dans un certain nombre d'associations, sont portant argumentées, fondées sur la parole des premiErEs concernéEs, les travailleurSEs du sexe, mais aussi sur des expertises de terrain, des travaux scientifiques, des recommandations d'institutions nationales ou internationales dont l'objectivité et la rigueur peuvent difficilement être remises en cause.

La photo représente une reproduction en carton de la statue de la liberté, tenant dans sa main une pancarte où on peut lire : "No Drug Users ? No sex Workers ? No Aids Conference" (Traduction : pas d'usagers de drogues ? Pas de travailleuses du sexe ? Pas de conférence). La législation américaine a découragé de nombreux drogués et de nombreuses putes de participer à cette conférence, alors que leurs paroles y est normalement valorisées. Quelle légitimité ont dès lors les discours qui se tiennent © Mérôme Jardin - Image en licence Creative Commons - Attribution - Pas d'utilisation comerciale - Reproduction avec les mêmes

Mais les abolitionnistes prohibitionnistes ne daignent même pas remettre en cause cette expertise ; ils et elles l'ignorent, dans tous les sens du terme, comme ce blog aura largement l'occasion de le prouver. Conforté dans l'évidence de leur combat, les abolitionnistes refusent de débattre, préférant invalider la parole de leurs interlocuteurRICEs en usant d'une violence difficilement compatible avec les objectifs qu'ils et elles prétendent poursuivre3. La raisonnement, jamais explicite, semble être le suivant : « s'il est évident qu'en me battant contre la prostitution, je me bats pour les droits des femmes, contre les violences, contre l'exploitation, alors celles et ceux qui ne sont pas d'accord pas avec moi sont évidemment des complices, volontaires ou non, de la violence, de l'exploitation, de la traite, des proxénètes ; ce sont des ennemiEs des droits des femmes. ». Autant dire que la certitude dont se drapent ces discours ne sert pas un débat honnête et équilibré.

Pourtant, les abolitionnistes / prohibitionnistes ont à se justifier. Car sous l'évidence apparente d'un discours généreux et féministe, force est de constater les contradictions de leurs discours, de leurs revendications et de leurs pratiques avec les buts affichés.

Par exemple, comment peut-on affirmer défendre des personnes en proposant des mesures qui vont les exposer d'avantage à un risque de contamination au virus du sida ? Comment peut-on affirmer mener un combat féministe en s'associant à des groupes catholiques historiquement opposés au droit à l'avortement, à la contraception et au préservatif ? Comment entend-on aider des personnes tout en délégitimant systématiquement leurs paroles ? Comment peut-on refuser de reconnaître dans la prostitution un travail sexuel et accepter que l'Etat prenne des impôts aux personnes qui en vivent ? Comment peut-on mener un combat contre la prostitution, donc contre les prostituées, au nom d'un combat pour l'abolition du salariat, et refuser les propositions d'un syndicat de putes qui se donne comme mot d'ordre « ni proxo, ni patron » et propose des bordels autogérés ? Comment des groupes féministes bien placés pour connaître le peu de cas que font la police et la justice des viols et des violences faites aux femmes peuvent-ils faire de cette même police, de ces mêmes juges, les garants des droits des femmes ?

Au vu de toutes ces contradictions, il est très mystérieux que les propositions des abolitionnistes/prohibitionnistes fassent à ce point l'unanimité chez celles et ceux qui affirment pourtant mener un combat juste et cohérent. J'ouvre ce blog pour comprendre ce mystère et documenter ces contradictions, proposer des interprétations qui permettraient de les expliquer dans l'espoir que de abolitionnistes/prohibitionnistes de bonne foi en prennent connaissance, se rendent compte que leurs positions ne sont pas si évidentes que cela et acceptent enfin un débat honnête et juste sur la question, où ils et elles prennent en considération, d'égalEs à égalEs, la parole de leurs interlocteurRICEs, à commencer par les prostituéEs et les travailleurSEs du sexe mêmes.

Je suis militant à Act Up-Paris, et si bon nombre d'analyses et d'idées viennent de cette association et de ses partenaires, ce blog n'engage que moi.

1Un exemple de ce sentiment d'évidence est donné par la page d'accueil de l'appel Abolition2012, dans laquelle on peut lire « J'affirme que le système prostitueur constitue une violence inscrite dans la longue histoire de la domination masculine, une exploitation de toutes les inégalités, un obstacle fondamental à l'égalité entre les femmes et les hommes, une violation des droits humains. » Nul besoin de justifier cette « affirmation ».

2Personnes et groupes dont il ne faut pas s'imaginer qu'ils forment un ensemble homogène.

3Un exemple, parmi tant d'autres, de cette violence : « Nous pouvons remercier Sarkozy d’avoir offert aux proxénètes, déguisés en prostitués ou en alliés des prostituées, une clé magique qui leur ouvre toutes les portes, notamment celles du Sénat. » C'est ce qu'écrivait la conseillère régionale d'Ile-de-France du PCF, Henriette Zoughebi, à propos d'une réunion organisée au Sénat par le Strass, syndicat des travailleurSEs du sexe, des associations de santé communautaires travaillant avec les prostituéEs, le collectif Droit et Prostitution et des associations de lutte contre le sida, dont Arcat, Act Up-Paris. Cette réunion était financée par Sidaction. Voilà les structures accusées de proxénétisme, accusation bien facile pour ne pas avoir à répondre au discours de fond des associations.

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