Portrait de Raphaël Enthoven, les mains dans le cambouis

Comment le polémiste médiatique propose-t-il de combattre l'extrême-droite ?

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La politique d'Emmanuel Macron trahit la promesse d'un barrage à l'extrême-droite. On peut en donner de très nombreux exemples1. Libération s'est fait l'écho, le 26 février dernier, du désarroi d'électeurs face à un possible appel à un nouveau « barrage contre le RN » en 2022. Cette Une a irrité le polémiste médiatique Raphaël Enthoven. Le 27 février, sur Twitter, il lance contre l'« l'électorat de gauche » plusieurs accusations : « Si l'électorat de gauche se pose des questions, c'est qu'il rêve d'une seule chose : l'extrême-droite au pouvoir. Un bon vieux diable à l'ancienne, qui dispense de se demander ce qu'on veut, ou qui on est, puisqu'on est soudé par ce qu'on déteste. L'électorat de gauche rêve de se donner raison à lui-même qui prédisait que voter Macron en 2017, c'était élire Marine Le Pen en 20222. »

Aucune donnée empirique ne vient étayer les propos de Raphaël Enthoven, ni ses accusations, ni son postulat d'un électorat de gauche essentialisé et homogène. Des affirmations péremptoires ne sont ainsi jamais justifiées, comme le fait que se poser des questions sur une élection reviendrait à vouloir l'extrême-droite au pouvoir. L'électorat est tancé, mais l'offre politique qui lui est faite et sa traduction depuis des décennies (austérité, suppression des services publics, renforcement des inégalités, etc.), et tout particulièrement par ce mandat ne sont pas mentionnées. Raphaël Enthoven termine son imprécation ainsi : « si Marine Le Pen est élue en 2022, la faute n'en reviendra pas à ceux qui la combattent ou qui mettent les mains dans le cambouis, mais à ceux qui s'abstiennent. »

Est-ce par peur que des électeurs ou électrices ne s'abstiennent car peu convaincu-es de l'efficacité du barrage au RN que représente Emmanuel Macron ? Raphaël Enthoven se tait en tout cas sur divers aspects de la politique menée par En Marche, comme la remise en causer de l'Aide Médicale État (dans les termes souhaités par l'extrême-droite), le traitement des migrant-es (privé-es d'eau, de nourriture, par exemple à Calais) ou des enfants (enfermés au mépris des droits fondamentaux). Nul doute qu'il réagirait si ces politiques étaient menées par une présidence RN.

Raphaël Enthoven n'a pas que son courageux silence à offrir en modèle à celles et ceux qui veulent mettre « les mains dans le cambouis », contre l'extrême-droite :

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  • Le 3 mars, il relaie un sondage montrant qu'une majorité de lycéen-nes est attachée à une laïcité authentique, respectueuse de la liberté de conscience, et qui ne cible pas spécifiquement les musulman-es. Raphaël Enthoven assimile ces lycéen-nes à Génération Identitaire, soit une organisation d'extrême-droite qui part en mer empêcher le sauvetage de migrant-es de la noyade.

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  • Le 27 mars, Raphaël Enthoven donne raison à un responsable du RN qui dénonce une position nuancée prise par Audrey Pulvar sur les réunions en non-mixité. Il estime que la candidate à la région Ile-de-France fait gagner des points au parti d'extrême-droite par cette position nuancée. Il fait donc du RN la seule boussole qui doit guider l'action politique au point qu'il faudrait définir le discours pour ne pas être critiqué par le RN, car ce serait immanquablement lui faire gagner des points. Dans le même temps, le polémiste médiatique ne s'interroge pas sur le fait qu'il soit constamment d'accord avec le parti d'extrême-droite pour condamner la non-mixité, l'intersectionnalité, le CCIF, l'UNEF. Dans les mêmes termes.

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Les courageux silences du polémiste (qui ont encore accompagné les propos antisémites que le ministre de l'Intérieur a écrits dans son dernier livre) et ces quelques exemples montrent comment Raphaël Enthoven entend lutter contre l'extrême-droite : en s'appropriant l'ensemble de ses idées et de sa politique.

1Sous son impulsion, l'État enferme au mépris des conventions internationales toujours plus d'enfants en centre de rétention administrative. Depuis des semaines, journalistes et associations alertent sur les pratiques policières légitimées par l'État envers les migrant·es : les priver de points d'eau, réduire la distribution alimentaire, lacérer les tentes en plein hiver. L'État a interdit aux journalistes de filmer les évacuations de camps à Calais et aux alentours. A l'automne 2019, Emmanuel Macron a ouvertement entamé une campagne contre l'Aide Médicale d'État (AME) qui se traduit par des restrictions légales et illégales apportées à la couverture maladie des sans-papiers, rendu-es ainsi encore plus vulnérables à la pandémie en cours. L'État expulse illégalement dans des pays où elles ne pourront être soignées des personnes gravement malades. L'État expulse illégalement des personnes homosexuelles ou trans dans des pays où elles seront persécutées, emprisonnées, tuées. Emmanuel Macron a nommé des soutiens de la Manif pour tous ou de l'Action française à son gouvernement. Les ministres de l'Éducation et de la recherche lancent une campagne de maccarthysme visant l'étude du racisme et d'autres oppressions. L'État couvre les violences policières ciblant avant tout les personnes racisées pour ce qu'elles sont, et tente d'empêcher qu'on les documente, y compris par une loi liberticide. Sous l'impulsion d'Emmanuel Macron, de Gérald Darmanin et de Marlène Schiappa, les musulman-es sont la cible d'une énième campagne de stigmatisation, s'incarnant notamment dans une loi qui les vise spécifiquement, les érige en corps étrangers incompatibles avec la République qu'il faut assimiler de force. Dans un livre que Marine Le Pen aurait pu avoir écrit, selon elle, le ministre de l'Intérieur inscrit cette loi dans l'héritage de la politique antisémite de Napoléon. Il revendique cet héritage en reprenant à son compte les clichés racistes sur les juifs et l'argent, ou les juifs fauteurs de troubles.

2Voici l'ensemble du fil Twitter de Raphaël Enthoven : « « Le discours selon lequel la Une de Libé met le doigt sur le dilemme de l'électorat de gauche déçu dans ses attentes et refusant l'alternative peste/choléra est une arnaque totale. L'électorat de gauche n'a pas été déçu dans ses attentes. Il a été frustré du pouvoir parce que son dernier leader en date a passé son quinquennat (et sa carrière) à éviter de déplaire, avant de déserter. L'électorat de gauche a voté à contre-coeur pour le libéral Emmanuel Macron, tout en se promettant, quoi qu'il fasse et quoi qu'il dise, de le combattre l'instant d'après. En cela, d'ailleurs, l'électorat de gauche est fidèle à une merveilleuse tradition, des frondeurs aux rénovateurs, qui consiste, à gauche, à critiquer celui qui gouverne avant de voter pour lui. Si l'électorat de gauche se pose des questions, c'est qu'il rêve d'une seule chose : l'extrême-droite au pouvoir. Un bon vieux diable à l'ancienne, qui dispense de se demander ce qu'on veut, ou qui on est, puisqu'on est soudé par ce qu'on déteste. L'électorat de gauche rêve de se donner raison à lui-même qui prédisait que voter Macron en 2017, c'était élire Marine Le Pen en 2022. Quelle meilleure façon de le faire que de ne pas voter, le cas échéant ? Reste à se mettre en condition de ne pas voter Macron au 2è tour tout en continuant de se regarder dans la glace. Pour ce faire, l'électorat de gauche a besoin de mettre les belligérants sur le même plan. Ce qui n'a aucun sens (mais on s'en fout). Pour ce faire, l'électorat de gauche (dont les certitudes sont dictées par la peur de disparaître) a besoin de se représenter l'affrontement RN/LREM comme le fait d'un calcul machiavélique. Alors que le pancrace des souverainistes et des libéraux est un fait mondial. Bref, si Marine Le Pen est élue en 2022, la faute n'en reviendra pas à ceux qui la combattent ou qui mettent les mains dans le cambouis, mais à ceux qui s'abstiennent. »

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