Le sida dans l'angle mort des anti-travail du sexe(1)

Première contradiction : comment peut-on affirmer vouloir "défendre" les prostituéEs en ignorant systématiquement la réalité du sida ?

En effet, alors qu'elles et ils affirment vouloir défendre les « victimes » du système « prostitueur » que seraient les travailleurSEs du sexe, les abolitionnistes prohibitionnistes n'ont aucune considération pour les questions liées au VIH, virus incurable, et qui, continue, malgré tous les progrès, à tuer. Pire, leur mesure phare, la pénalisation du client, va entraver un peu plus la prévention, le dépistage et l'accès aux soins1. Avant de trouver des explications à cette contradiction, il est nécessaire de la décrire en détails.

 Les travailleurSes du sexe sont directement concernéEs par le virus du sida. Ce constat n'est pas le seul fait des personnes ou associations concernées. C'est aussi celui des institutions internationales, comme l'ONU2, l'ONUSIDA, l'OMS ou le PNUD (voir la note 1); c'est encore celui d'institutions nationales, comme le Conseil national du sida (CNS), le ministère de la santé, notamment dans plusieurs plan nationaux de lutte contre le VIH (voir le dernier en date)3 ou encore le comité d'expertEs présidé par le professeur Yéni, et qui établit les recommandations sur la prise en charge du VIH (voir page 40 la liste des populations prioritaires) ; et ce constat est enfin celui des scientifiques, associatifs, administratifs, politiques, représentantEs de la société civile, qui se réunissent dans les conférences mondiales sur le VIH/sida organisées par l'IAS (International Aids Society) et dont on peut lire la déclaration conjointe ici (voir notamment l'article 2).

 Les travailleurSEs du sexe sont plus « vulnérables » ou plus « exposéEs » au VIH. Il est important de comprendre que ce qui « expose » les prostituéEs, ou ce qui les rend plus « vulnérables », ce n'est pas le rapport tarifé lui-même, ce sont avant tout les conditions de travail : « Sous réserve d’une utilisation optimale des moyens de prévention, l’activité prostitutionnelle ne représente pas en elle-même un facteur de risque de transmission du VIH/sida, ni pour les personnes qui l’exercent, ni pour leurs clients. En revanche, les conditions souvent difficiles dans lesquelles les personnes prostituées exercent leur activité fragilisent considérablement leur accès à la prévention et aux soins et majorent leur exposition à l’ensemble des risques sanitaires. », écrivent par exemple les expertEs du Conseil national du sida.

Et si ONUSIDA indique dans l'introduction de son rapport sur le sujet que : « les professionnel(le)s du sexe et leurs clients sont exposé(e)s à un risque accru de VIH, principalement en raison du nombre élevé de leurs partenaires sexuels  », l'institution précise immédiatement que : « Si le lien entre commerce du sexe et vulnérabilité au VIH est reconnu depuis le tout début de l’épidémie, les enquêtes indiquent que les professionnel(le)s du sexe n’ont pas suffisamment accès aux services de prévention du VIH et on estime que leur accès à des services satisfaisants de traitement, de prise en charge et de soutien est encore plus limité.  ». Et l'ONUSIDA de décrire tous les freins sociaux à la prévention, au dépistage et à l'accès aux soins, à commencer par les lois répressives qui prend les travailleurSEs du sexe ou leurs clients pour cibles.

 

Manifestation de travailleuses du sexe au Cambodge, 2011

Donc, quand on parle d'une vulnérabilité ou d'une exposition accrue des travailleurSEs du sexe, quand on définit les prostituéEs comme une « population » prioritaire en regard de la pandémie (comme on le fait pour les hommes ayant des relations sexuelles avec d'autres hommes, ou les usagErEs de drogues), cela n'implique pas des équations simplistes et haineuses du type prostitution = sida (ou homosexualité=sida, ou usage de drogue = sida). Cela implique de prendre en compte tous les facteurs sociaux, politiques, économiques, qui vont favoriser ou empêcher des pratiques à risques, inciter ou décourager les personnes à solliciter le système de santé pour se faire dépister précocement, soigner au plus tôt, etc. Cela implique de donner la parole aux premiErEs concernéEs, de les reconnaître comme des acteurRICEs à part entière de leur vie, de leur santé, et aussi de garantir leurs droits. Dès lors, les discours et les politiques stigmatisant ou réprimant la prostitution (tout autant que l'homosexualité, ou l'usage de drogues) sont autant de freins imposés à la lutte contre le sida au sein d'une population où l'épidémie fait des ravages.

Tout ceci fait l'objet d'un consensus chez l'ensemble des acteurs et actrices de la lutte contre le sida. Dès lors, on ne peut évidemment exiger que la lutte contre le VIH soit le seul enjeu de tout discours, de toute mesure, de toute pratique politique touchant au travail du sexe. On est par contre en droit d'attendre, plus de 30 ans après le début de l'épidémie, que quiconque parlant de travail du sexe tienne compte du sida, de ses enjeux et des impératifs de la lutte contre la pandémie, notamment quand on défend des mesures répressives qui vont entraver l'accès à la prévention, au dépistage et aux soins.

Les abolitionnistes prohibitionnistes ne disent pour ainsi dire rien du sida chez les travailleurSEs du sexe4. Ils et elles ne le pensent pas. Ils et elles n'en ont rien à dire. Au rebours total des constats des scientifiques, des associations de personnes vivant avec le VIH, des associations de lutte contre le sida, des associations de santé communautaire, des institutions internationales, de toutes les recommandations nationales et internationales en la matière, et bien sûr, au rebours des discours des prostituéEs, ces personnes et ces groupes qui s'auto-proclament expertEs sur la prostitution esquivent la question du sida, alors que la réalité leur crie d'en tenir compte.

A-t-on besoin de preuves ? Avez-vous entendu la ministre du droit des femmes parler de sida quand elle annonce qu'elle défendra la pénalisation des clients ? Danielle Bousquet pense-t-elle une demi-seconde aux impératifs de la lutte contre le VIH quand elle répond à Marie-Claire ? Ou quand elle cautionne ce communiqué de l'Assemblée des femmes qu'elle préside ? Et cette tribune publiée sur Mediapart, quelle place accorde-t-elle au sida ? Le mot « sida » est-il lisible sur le site Abolition20125 ? Pourquoi cette militante du Front de Gauche, qui visiblement semble tout savoir de la prostitution, ne parle-t-elle jamais du VIH / sida ?

Dans le meilleur des cas, les abolitionnistes peuvent mentionner au détour d'une phrase le VIH, mais l'épidémie est alors prise comme le signe d'une vulnérabilité supplémentaire des prostituéEs, en contradiction flagrante avec l'expertise scientifique, de terrain et des institutions internationales qui montre au contraire que c'est l'environnement social, légal et économique qui fragilise les prostituée. Mais l'ignorance n'arrête pas des organisation comme Alternative Libertaire ou Osez le féminisme d'évoquer, au détour d'une phrase, le VIH, pour ne jamais développer le sujet, ne jamais fonder une analyse sur des données scientifiques, la parole des intéressées et des expériences de terrain. Autant dire que ces structures ne parlent pas de sida, elles l'utilisent éhontément pour nourrir leurs revendications, sans aucune considération pour les impératifs de la lutte contre la pandémie.

Ces textes ont été écrits récemment par des personnes qui devraient savoir ce qu'est le sida, en connaître les enjeux. La diversité des auteurEs montre à quel point le déni du sida traverse toutes les tendances de l'abolitionnisme-prohibitionnisme. Mêmes celles et ceux qui mentionnent le VIH témoignent d'une ignorance profonde des enjeux de la lutte contre l'épidémie.

Est-ce que ces abolitionnistes-prohibitionnistes, en refusant tout considération vis-à-vis de la lutte contre le VIH, se rendent compte qu'ils et elles reproduisent ce que d'autres ont fait à propos des homos au début de l'épidémie, alors qu'on laissait se contaminer et crever des gays dans la plus parfaite indifférence ? Est-ce qu'ils et elles se rendent compte que c'est le même mépris pour les impératifs de la lutte contre le sida (mettre en avant la parole des premiErEs concernéEs, donner des droits inconditionnels, combattre la répression qui s'exerce sur la population, ne pas juger, soutenir l'auto-support dans une stratégie d'empowerment) qui a retardé la mise en place de programmes d'échange de seringues en France, et qui continue d'empêcher de tels programmes partout dans le monde6 ? Est-ce que les abolitionistes-prohibitionnistes se rendent compte que par leur silence sur la question du sida, elles et ils acceptent que les principaux programmes d'intervention auprès des prostituées dans les pays pauvres, financés par l'argent américain, conditionne toute action à l'arrêt de la prostitution des personnes bénéficiaires : ce qui rend tout simplement impossible la distribution de matériel de prévention.

 

Sur l'impact des lois sur la prévention du VIH et l'accès aux soins lire :

Rapport du Programme des Nations-Unies pour le développement (PNUD) sur VIH et droits

 

Ce silence sur le sida n'est donc pas qu'un problème idéologique. Les abolitionnistes prohibitionnistes doivent comprendre l'impact de leur indifférence. Par exemple, cela empêche d'avoir des données actualisées. Dans l'édition 2009 de leur rapport annuel sur le VIH (page 29) dans le monde, l'OMS, UNICEF et ONUSIDA regrettent que seuls 65 sur 149 pays aux revenus bas ou moyens produisent des données de prévalence au virus du sida. Et on peut faire le même constat en France : nous ne disposons d'aucune donnée fiable sur la question, comme on le verra d'ici le billet suivant en analysant ce que dit le rapport de la commission parlementaire sur la prostitution à propos du sida. Pourtant, les quelques données existantes sont inquiétantes, et devraient motiver toute personne sincèrement désireuse d'aider les travailleurSEs du sexe. Dans le monde, les travailleurSEs du sexe ont 8 fois de risque de contracter le VIH que des adultes de la population générale7. Ce risque accru est documenté en détails par un article paru dans le Lancet. Et en France, cela fait dix ans que les associations de terrain tirent la sonnette d'alarme sur la question.

Il est donc particulièrement étonnant de voir des groupes affirmer défendre les « victimes » que seraient les prostitutéEs, sans jamais prendre en compte la réalité d''un virus mortel chez les travailleurSEs du sexe, leurs clients et dans le grand public. Je chercherais les explications à cette contradiction en analysant, dans un prochain billet, le discours et les actions que mènent ou proposent les abolitionnistes-prohibitionnistes en matière de santé : car s'ils et elles ne parlent pas de sida, ils et elles ont des choses à dire sur la santé en général. Mais avant de procéder à une analyse, je consacrerai le prochain billet à un dernier exemple, développé, d'un silence particulièrement significatif des abolitionnistes-prohobitionnistes : le scandale des essais cliniques inéthiques menés sur des travailleurSEs du sexe.

1Comme en témoignent les associations de lutte contre le sida, mais aussi le Programme des Nations-Unies pour le Développement dont une commission consacrée au VIH a rendu un rapport, qui établit, à partir de la page 43, un bilan sans concession du modèle suédois de la pénalisation du client.

2Lire par exemple l'article 29 de la déclaration politique des dirigeantEs des pays de l'ONU lors de la réunion de haut niveau convoquée à New York en juin 2011 sur le sida : « Notons que de nombreuses stratégies nationales de prévention du VIH ne sont pas adéquatement axées sur les populations dont les données épidémiologiques montrent qu’elles sont à haut risque, en particulier les hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes, les personnes faisant usage de drogues par voie intraveineuse et les travailleurs du sexe, et notons en outre que chaque pays devrait définir précisément les populations principalement concernées par l’épidémie et l’action menée pour lutter contre celle-ci, en fonction du contexte épidémiologique et national  »

3Soulignons au passage l'aberration qui consiste à ce qu'une ministre chargée du droit des femmes défende une mesure contraire aux principes établis dans le ministère de la santé.

4Ils et elles ne sont malheureusement pas les seulEs. Des intellectuelLEs qui s'opposent à l'abolition et la prohibition produisent régulièrement des textes où la question du VIH est singulièrement absente. Dernier exemple en date, la tribune co-signée par Elisabeth Badinter, Régine Deforges ou Elisabeth de Fontenay.

5A défaut de considérations à propos de la lutte contre le sida, on y trouve unje revendication sur l'accès aux droits, dont la santé. J'en parlerai dans le prochain billet.

6Parce que pour les autorités thaïlandaises, il vaut mieux arrêter de se droguer que de se droguer sans risque, elles refusent de soutenir toute action de réduction des risques. Résultats : 50 % des usagErEs de drogues par voie intraveineuse sont séropositives au VIH, 98 % (ce n'est pas une coquille) au virus de l'hépatite C. Les chiffres sont de TTAG, principale association d'usagErEs de drogues. Les abolitionnistes-prohobitionnistes, elles et eux, mettent la disparition de la prostitution avant toute autre priorité, même si cela doit coûter en contaminations et en morts.

7Reaching Key Populations: A Critical Priority to Controlling the AIDS Epidemic , Document de l'AMFAR (association américaine pour la recherche contre le sida), 2011.

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