Epidémies: connaitre les luttes passées (1)

Je reproduis ici des extraits du livre publié par Act Up-Paris en 1994: «Le sida, combien de divisions ?», paru aux éditions Dagorno. L'incurie des politiques et des pouvoirs publics face à l'urgence sanitaire n'est pas nouvelle, les malades du sida ont eu à l'affronter et des outils ont été développés pour y faire face. Il faut y puiser.

Affichiche d'appel à la manifestation du 1er décembre 1992 Affichiche d'appel à la manifestation du 1er décembre 1992

« S'il est permis de mesurer une guerre au nombre de ses morts, alors le sida n'est pas une petite guerre.

Cette guerre, nous la menons tous les jours. Combien de temps faudra-t-il encore pour que d'autres s'y engagent, et qu'elle devienne celle de tous. Que faut-il faire pour que les responsables politiques cessent de se payer de mots et engagent tous les moyens logistiques et financiers nécessaires avec la promptitude qu'on leur a connue pour des guerres moins légitimes ? [...]

Chaque minute qui passe est celle de nouvelles contaminations ; chaque nouvelle heure se traduit en décès ; chaque jour en France, 16 nouvelles personnes meurent du sida.Les pouvoirs publics feignent de l'ignorer. Aucun signal d'alerte n'a été déclenché. Nous avons en face de nous, dans les ministères et les différentes institutions de la Santé publique, des interlocuteurs qui ne veulent pas entendre les mesures d'urgence que nous préconisons. Ils répondent : 'c'est bien, mais il nous faut du temps', 'pour faire de la prévention efficace, laissez-nous le temps', 'vous voulez tout tout de suite, vous n'êtes pas réalistes', laissez du temps au temps', etc. Le monde médical, les laboratoires ne disent pas autre chose quand ils retardent inexplicablement les décisions médicales, la parution des essais thérapeutiques […].

Deux conceptions du temps s'affrontent, deux logiques, dont l'une est meurtrière à force d'irresponsabilité.

En 1989 déjà, Act Up parlait d'urgence, mais personne ne semblait comprendre ce langage – pas même les autres associations de lutte en quête de respectabilité, et que nous gênions avec notre rhétorique activiste. Mais tout se passe comme si Act Up avait raison trop tôt, comme si le temps, paradoxalement, donnait malheureusement raison à Act Up sur l'ampleur de l'hécatombe. Progressivement, tout le monde a repris le langage de l'urgence […] Dans le rapport remis au ministre de la santé le 1er décembre 1993, il y a des propositions que nous formulions depuis quatre ans déjà […] Mais combien de temps faudra-t-il attendre encore pour passer des paroles aux actes ? Le temps est assassin, mais il a des complices. […]

Sur d'autres sujets que le sida, il est probable que les pouvoirs publics jouent le même jeu de négociations, de faux-semblants et de demi-mesures ; sur d'autres sujets, ils traînent probablement autant les pieds par manque de courage politique. Mais là, il s'agit de la vie de centaines de milliers de personnes. On ne transige pas avec la mort. ».

Act Up-Paris, Le sida, combien de divisions, Dagorno, 1994, pages 413, 416-417.

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