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Billet de blog 29 mai 2017

Les discours de haine de la Licra

La LICRA n’est pas seulement cette structure qui pense avoir déposé un brevet sur l’antiracisme et harcèle les militant-es qui auraient une vision différente de la sienne. C’est aussi une organisation qui laisse impunis les propos transphobes et sexistes de son président ou de ses membres, et s’en prend aux victimes d’un scandale sanitaire. Quelle crédibilité pense-t-elle encore avoir ?

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Février 2016. Dans un livre, Bernard-Henri Lévy présente Laurent Fabius comme la victime d’un complot antisémite. Il fait référence au procès de l’ancien premier ministre dans le cadre des plaintes du scandale dit du sang contaminé (j’en avais parlé dans cet article). Le polémiste confirme son analyse à la télévision et suscite un tollé. Le président de la LICRA, Alain Jakubowicz, vole à son secours et affirme sur sa page Facebook que Fabius a été injustement accusé et que les accusations portées contre lui étaient dignes des « Protocoles des sages de Sion », ce faux livre antisémite censé prouver l’existence d’un complot juif international. La page officielle de la LICRA relaie ce message.

Ce n’est ni plus ni moins qu’une réécriture de l’histoire et une négation du réel. Les accusations contre Laurent Fabius étaient justifiées par de nombreux documents. Le retard dans la mise à disposition d’un test de dépistage du VIH d’un laboratoire américain – pour laisser le marché pour un test français – semble avoir été guidé par son cabinet. Ce n’est qu’un des nombreux exemples d’un dossier complexe, où rien n’autorise à parler d’accusations infondées (quand on voit le parcours du combattant judiciaire qu’on a infligé aux plaignant-es…), encore moins d’antisémitisme.

 J’avais contacté à l’époque la sociologue Emmanuelle Fillon, auteure d’une vaste enquête sur le sujet1, qui avait notamment interrogé 38 personnes contaminées et 18 parents, mais aussi 44 personnels de santé concernés par l’affaire. Elle m’a confirmé n’avoir jamais entendu de propos antisémites, ni en avoir lu dans toute la production associative sur le sujet. Son livre montre par contre que le FN et ses médias se sont emparés de l’affaire  : que la LICRA assimile les victimes du sang contaminé à l’extrême-droite est une indignité.

Un président d’une association de lutte contre les discriminations ment, réinvente l’histoire et insulte les victimes encore vivantes et les familles endeuillées. La lutte contre l’antisémitisme est dévoyée pour protéger un responsable politique, ce qui n’est pas nouveau, mais ici dans un objectif inédit : disqualifier des victimes en quête de la vérité dans les scandales sanitaires. Les adhérent-es de la LICRA ont-ils/elles critiqué en interne les propos de leur président, Alain Jakubowicz ? Rien ne permet de le dire. Il n’y aura aucun message d’excuse, aucun rectificatif : quand il concerne la lutte contre le sida, le négationnisme historique est autorisé par la LICRA.

Début 2016. Mohamed Sifaoui intègre le Bureau de la LICRA – qui ressemblait à un camp d’été colonial non-mixte et blanc. L’homme a à son actif un certain nombre de propos sexistes : il estime par exemple que Latifa Ibn Ziaten, qui venait de recevoir une récompense, a été « sortie de ses fourneaux », place naturelle des femmes pour le polémiste. Il commente de façon graveleuse la tenue d’une femme portant voile et jupe. Il fait des blagues très fraiches sur les portugaises poilues, sous-entendant qu’une femme doit s’épiler pour satisfaire son regard de mec. Rien de cela n’a gêné la LICRA. Pourquoi en serait-il autrement quand on sait que le dévoiement de la laïcité que pratique cette organisation a notamment pour but de rendre respectable une pratique machiste des plus anciennes : imposer à une femme une tenue vestimentaire.

17 mai 2017. Journée internationale de lutte contre l’homophobie et la transphobie. Invité d’une émission sexiste sur la parité (décrite dans cet article), le président de la LICRA coupe la parole à la seule femme présente sur le plateau, et ironise : « Avec 15 ministres, ça va être difficile, à moins que peut-être on ait un transgenre, ou je ne sais quoi. On est vraiment dans le délire. ».‘Je ne sais quoi’, hein. Pas ‘je ne sais qui’. Les trans sont des choses, des objets, des monstres. Des ‘quoi’.

Un président d’une association de lutte contre les discriminations coupe la parole à une femme – pratique machiste traditionnelle une fois de plus – et fait des blagues réifiante sur les trans, qui seraient en même temps hommes ou femmes, ou ‘je ne sais quoi’. Alain Jakubowicz connait-il beaucoup de personnes trans en politiques qui pourraient être ministres ? La vérité, c’est que beaucoup de trans n’osent même pas aller voter car ils et elles se font humilier au bureau de vote lorsque leur état civil ne correspond pas à leur identité de genre. La vérité, c’est que la blague de Jakubowicz, signe de son ignorance des enjeux de la transidentité et de son mépris pour les personnes trans, ou de je ne sais quoi, alimente la haine, autorise les discriminations, les violences verbales et physiques. La vérité c’est que les meurtres annuels de personnes trans se comptent par dizaines, mais que la priorité du président de la LICRA est de relayer, donc de valider, sous forme de traits d’humour, l’idéologie qui anime leurs agresseurs.

Les adhérent-es de la LICRA ont-ils/elles critiqué en interne les propos de leur président, Alain Jakubowicz ? Rien ne permet de le dire. Il n’y aura aucun message d’excuse, aucun rectificatif ou je ne sais quoi : la haine transphobe est autorisée à la LICRA.

Depuis quelques jours, l’association propriétaire de « antiracisme©®TM » mène, alliée au FN et aux identitaires, une nouvelle guerre contre un événement antiraciste et afroféministe, le festival Nyansapo. Les organisatrices sont rassemblées au sein du collectif Mwasi dont l’approche intersectionnelle « le place sur de nombreux champs de bataille; contre les discriminations liées à la classe, au genre, à la sexualité, à la santé, la religion » (c’est moi qui souligne dans l’extrait de leur présentation). Ces mêmes discriminations que la LICRA alimente en répandant des messages de haine sexiste, transphobe et injurieux pour les malades du sida victimes du sang contaminé.

Pour signaler l’émission au CSA : http://www.csa.fr/Services-en-ligne/Formulaire-pour-signaler-un-programme

Nom du média : CNews

Date : 17 mai

Horaire : 9 heures

Photo de une : capture d’écrant du passage télévisé transphobe et sexiste d’Alain Jakubowicz

1À l’épreuve du sang contamine, Emmanuelle Fillon, éditions EHESS

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