Archive : lettre ouverte à Nathalie Heinich

Alors que Nathalie Heinich prétend donner des leçons en neutralité axiologique à la recherche en sciences sociales, je republie cette lettre ouverte que je lui avais adressée l'été 2014 dans le média Yagg aujourd'hui disparu.

 © Par Vigenère — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, © Par Vigenère — Travail personnel, CC BY-SA 4.0,

Madame,

Sociologue, vous vous êtes exprimée à plusieurs reprises contre le droit des couples homosexuels à faire reconnaître leur statut juridique, d'abord en vous opposant au PaCS, puis en vous opposant à l'ouverture du mariage aux couples de même sexe. Vous prolongez ce combat en vous opposant à l'accès à la PMA pour les couples de femmes ou l'autorisation de la GPA.

Sur ces sujets, vous intervenez publiquement, en tant que sociologue, donc en tant que scientifique soumise à un certain devoir de rigueur quant aux objets qu'elle discute.

Dans le numéro 180 de la revue Le débat, vous publiez un article « L'extension du domaine de l'égalité ». Vous y êtes présentée comme directrice de recherche au CNRS. Vous vous y exprimez comme sociologue.

Je lis page 126 de la revue : « Remarquons ici que le ''droit à l'enfant'' invoqué par les partisans d'une égalisation des statuts concernant la filiation, n'existe dans aucun texte de loi : il n'y a pas de droit à procréer (mais seulement des possibilités effectives, en fonction des dispositions physiologiques ou des pratiques sexuelles). » [C'est moi qui souligne]

Je souhaite connaître le corpus de textes et d'entretiens sur lequel vous avez travaillés et qui vous amènent à écrire que l'expression de « droit à l'enfant » est « invoqué par les partisans d'une égalisation des statuts ».

En effet, à ma connaissance, l'expression « droit à l'enfant » n'a jamais été utilisée par les associations, groupes ou personnes que vous définissez comme partisans d'une égalité des statuts. Bien au contraire, ce sont les groupes opposés à l'ouverture du mariage pour les couples de même sexe et à d'autres revendications des associations LGBT qui ont imposé le terme de « droit à l'enfant ».

Que vous assumiez cette expression dans vos propres discours, y compris en tant que sociologue, serait une chose. Que vous attribuiez cette expression aux associations LGBT alors que celles-ci ne l'ont jamais utilisée en est une autre, qui exige de votre part un vrai travail de visibilité des sources sur lesquelles vous travaillez. D'où ma demande : où est votre corpus ? Où est votre travail qui justifie l'assignation de cette expression à des personnes qui ne l'ont jamais utilisée ?

J'espère que vous comprendrez à quel point il est peu question de « liberté d'expression », mais bien de « devoir » scientifique.

Merci donc de présenter votre corpus de texte,

Dans l'attente déterminée de votre réponse,

Jérôme Martin

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