EHPAD: pour les protéger de la mort on les empêche de vivre!

La plupart des visites sont réalisées dans des lieux sans aucune confidentialité (hall d’accueil, sas, couloir…). Pour ceux qui peuvent l’exprimer oralement, les mots utilisés pour définir la période actuelle sont prégnants : « Prison, guerre, enfermement …». Dans une certaine mesure, plus le temps passe et plus les soignants deviennent les complices inconscients de cette souffrance morale.

A la veille de Noël, on ne peut s’empêcher de penser à ces milliers de résidents qui vont passer ce jour dans la solitude. La restriction des visites et des libertés individuelles contraint de nombreux résidents à être seuls dans un moment de partage et de communion familiale. Ce que les décideurs nationaux ont tendance à oublier depuis 8 mois, c’est que les ainés paient pour être privés de certaines libertés fondamentales.Rien ne peut remplacer les affects positifs de la famille et pourtant la plupart des visites sont réglementées et réalisées dans des lieux sans aucune confidentialité (hall d’accueil, sas, couloir, …). Pour les résidents qui vivent séparés de l’Etre aimé, la visite hebdomadaire sur rendez-vous de 30-45 minutes est une mesure de privation difficilement acceptable. Dans certains établissements, des bénévoles ont le droit de visiter les résidents de façon plus fréquente que les familles. C’est une mesure difficilement compréhensible pour ceux qui ont une famille très impliquée et donc très touchée par ces mesures collectives.

Lorsque l'on regarde l'âge moyen des résidents dans ces établissements on se rend compte que la plupart d'entre eux ont vécu la seconde guerre mondiale. Ils étaient enfants, adolescents ou jeunes adultes et avec le temps qui commence à peser sur leur conscience, ils se remémorent certains évènements tristes, nostalgiques et parfois tragiques de cette période de vie passée.  Pour ceux qui peuvent l’exprimer oralement, les mots utilisés pour comparer leur vécu avec la période actuelle sont prégnants : « Prison, guerre, abandon, enfermement, …, ».  Pour les autres, ayant des formes de démences, on peut constater une majoration des troubles du comportement (agitation, agressivité, apathie, …).

L’application stricte du port du masque et de la distanciation sociale lors des animations est une mesure qui clive davantage les rapports sociaux pour les personnes sourdes ou mal appareillées. Que reste-t-il alors comme échanges à ces résidents ? Même les déplacements extérieurs sont limités et se font sous surveillance ! En effet, dans certains EHPAD, les résidents doivent être accompagnés d’un membre du personnel pour avoir le droit de marcher ou pour sortir en fauteuil roulant à proximité de l’établissement. Alors quand bien même ils pourraient se rabattre sur un plaisir gustatif avec des confiseries et chocolats dans cette période de festivité, on constate qu’un véritable marché noir s’est mis en place ! Il faut utiliser un système de débrouille pour se ravitailler en biscuits, chocolats, jus de fruit et autres petits plaisirs quand on ne peut pas sortir pour se rendre dans les supermarchés. Certaines familles font preuve d’une solidarité envers plusieurs résidents, pour d’autres, ces achats seront réalisés par des soignants en faisant preuve de discrétion envers la hiérarchie. Pour quelques résidents sous tutelle, ils n’ont pas perçu leur « argent de poche » depuis des mois, en plus de l’isolement intellectuel, ils ne peuvent plus acheter des produits à leur gout. Pour d’autres, lorsque le tuteur se déplace enfin après une longue période, celui-ci peut alors leur remettre une somme de plusieurs centaines d’euros qui soumet ces résidents à la plus haute vigilance pour ne pas se faire dérober ces petites économies…

Des renforts devraient être déployés pour accompagner ces événements indésirables liés aux contextes de vie car les équipes soignantes parviennent difficilement à gérer les prises en charge pluri-quotidiennes et les nombreuses contraintes logistiques liées à la Covid-19. Alors au nom de quoi pour ces personnes qui sont à des âges extrêmes de la vie doit-on imposer des conditions de vie extrême ? En dépit de celles-ci, le virus circule dans les EHPAD !

Lorsque l’on voit à quelle vitesse se propage ce virus lorsqu’un cas est positif dans un établissement on est en droit d’émettre des suspicions sur la qualité des mesures imposées. Si l’on veut réellement protéger ces résidents, ne doit-on pas rendre les tests obligatoires pour le personnel soignant en EHPAD ? On peut toujours isoler les patients de leur famille et du monde entier mais si le personnel est celui qui incarne le rôle de la brebis galeuse… Alors que doit-on penser ? Le personnel n’est pas obligé de se tester lorsqu’un cas est déclaré positif, il peut travailler librement et se déplacer. Quand pour les résidents réfractaires aux tests, ils se verraient dans certains établissements devoir être confinés et isolés de toute vie sociale collective pendant 7 jours au nom de la « prévention », qui s’apparente plutôt à une décision culpabilisante et punitive. On replonge certains d’entre eux dans l’histoire, celle qui agit au nom de mesures édictées et affichées à la population.

Le changement permanent des mesures déconnecte le personnel de ce qui est en train de se jouer devant les yeux de chaque soignant depuis des mois. Il faut aller vite, appliquer des mesures pour se rassurer d’être à la page afin de se penser en sécurité et à l’abris des possibles critiques extérieures. Appliqués de la sorte, ces mesures protègent davantage la conscience des preneurs de décision (directeurs, cadres, médecins) plutôt que les résidents face à la covid et aux risques de déclin physique et psychique. Si l’on se souciait davantage des conditions de vie de ces résidents, on s’apercevrait alors qu’il s’agit d’une forme de survie. Ces mesures sont prises pour les protéger de la mort liée à la Covid mais au prix de les voir renoncer à vivre cela encore des mois. Dans une certaine mesure, plus le temps passe et plus les soignants deviennent les complices inconscients de cette souffrance morale et cognitive.

Cette année, Noël n’est pas le 25 décembre, cette année noël c’est sur rendez-vous !

Georges Bulvestre

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