Michaël Hajdenberg
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Billet de blog 7 févr. 2022

Qu’est-ce qu’une information « primordiale » ?

« Les vacances de Jean-Michel Blanquer à Ibiza... Est-ce que c’est d’importance primordiale ? », demande Laurent Ruquier à Edwy Plenel sur France 2. Comme si la communication catastrophique d'un ministre n'était pas d'intérêt public. Comme si nous préférions que ce soit cette information plutôt qu'une autre de nos révélations qui fasse événement.

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« Les vacances de Jean-Michel Blanquer à Ibiza... Est-ce que c’est d’importance primordiale ? », demande Laurent Ruquier à Edwy Plenel sur France 2. La question est passée bien plus inaperçue que les attaques sans queue ni tête de Gérard Darmon contre Mediapart, mais l’interrogation mérite une réponse un peu plus longue et un peu plus argumentée que ne le permet un show télé.

Laurent Ruquier répondait ainsi lui-même à une demande d’Edwy Plenel : « Citez-moi une information publiée par Mediapart depuis bientôt 15 ans qui n’ait pas été d’intérêt général, qui n’ait pas été utile au débat public, qui n’ait pas été vraie. »

Personne autour de la table n’étant en mesure de relever ce défi, l’animateur réplique en changeant légèrement de registre et en interrogeant la hiérarchie de l’information : Blanquer, était-ce vraiment « primordial » ? Alors que lui, c’est bien connu, n’aborde que des sujets capitaux, comme la semaine précédente lorsqu’il avait interrogé le même Blanquer sur son sosie en manifestation.

Quelques minutes plus tôt, Frédéric Beigbeder avait lui aussi demandé : « Est-ce qu’il y a une liste d’endroits où on a le droit d’aller en vacances ? Et d’autres où on n’a pas le droit d’aller ? »

Qu'on s'entende : toutes les questions sont légitimes. A fortiori quelques jours avant la diffusion de notre film Media Crash, qui met en cause certaines pratiques déontologiques de nos collègues.

Mais franchement. Alors que toute la communauté enseignante et tous les parents d’élèves attendaient fébrilement jusqu’au dernier jour le nouveau protocole sanitaire auquel ils allaient devoir une énième fois s’adapter, le ministre justifiait la tardivité de l’annonce par le fait d’être « au plus près de la réalité », tout en délivrant ledit protocole et l’interview depuis Ibiza (sans le dire), et alors même que la photo dans Le Parisien le montrait faussement affairé à son ministère.

Qui peut faire mine de découvrir que les symboles ont une grande importance en politique ? Il faudrait être informé de cette immense hypocrisie sans la faire connaître à nos lecteurs ?

Laurent Ruquier ne s’aventure pas jusque-là. Il n’ose pas. Mais comme lors de l’affaire Rugy, lui et d’autres nous reprochent de faire monter la sauce. De créer l’actualité autour d’un non événement.

Seulement, nous sommes responsables du plat que nous livrons, pas de la sauce que d’autres font monter autour. Résumer l’affaire Rugy aux homards était absurde, quand de l’argent public était jeté par les fenêtres. Mais cela n’a jamais été notre choix. C’est ce que certains ont voulu retenir, parfois pour tenter de faire croire que nous ne nous intéressions qu’à l’accessoire.

Cette fois encore, qu’avons-nous produit ? Une seule enquête, qui a mis le feu en quelques minutes aux chaines d’information en continu et aux réseaux sociaux. Les journalistes s’en sont saisis, nous ne leur avions rien demandé. Nous n’avons pas non plus demandé la démission du ministre, les conséquences de nos informations ne sont pas nos affaires : ce sont des membres de l’opposition qui ont jugé les faits suffisamment graves pour l’exiger.

Nous avons envoyé un push (une notification envoyée sur les téléphones), très factuel, comme l’article, et reprenant son titre : « Blanquer a annoncé le nouveau protocole dans les écoles depuis Ibiza ». Et un autre push le lendemain soir, sur la « distance grandissante » entre le ministre et les enseignants. C’est tout. A comparer avec ce que certains titres français ou anglo-saxons auraient fait de telles informations.

À comparer aussi avec les trois pushs envoyés sur notre dossier Congo Hold-up, auquel deux journalistes de la rédaction ont consacré plusieurs mois d’enquêtes pour révéler de façon inédite la corruption dans ce pays, sans que cela n’intéresse grandement nos confrères.

Ou aux sept pushs envoyés sur les conflits d’intérêts du ministre Dupond-Moretti et ses conséquences (notamment sa mise en examen), passés relativement inaperçus.

Nous aimerions un tel enthousiasme journalistique quand nous révélons les secrets des ventes d’armes françaises à l’Arabie Saoudite, l’ampleur de l’évasion fiscale dans notre pays, le financement d’un clan présidentiel par une dictature ou quand nous documentons l’impunité policière.

Le pire est que ce sont les mêmes journalistiques, ou en tout cas les mêmes médias, qui se jettent sur une de nos informations, et qui vont ensuite nous faire le reproche d’en faire trop.

Certes, il serait indécent de se plaindre que notre information Blanquer ait fait du bruit. Mais il est tout aussi indécent de faire croire que nous décidons quels scoops vont être repris ou ignorés : combien de paris perdus à ce sujet au sein de la rédaction ?

Cette seule semaine-là, nous avions également publié (retrouvez notre lettre enquête hebdomadaire qui les récapitulait) des informations inédites sur les méthodes de Bolloré en Afrique, sur les grands donateurs d’Eric Zemmour, sur le harcèlement moral de la députée LREM Syra Sylla, sur un conflit d’intérêts majeur à l’Elysée, sur les violences sexistes à Radio France, etc. Sans que cela génère le même engouement, c’est peu de le dire.

Mais peut-être toutes ces informations n’étaient-elles pas « primordiales » ?

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