Michaël Hajdenberg
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Billet de blog 8 mars 2009

Pisser dignement, un droit de l’homme (et de la femme)

Michaël Hajdenberg
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Dimanche 8 mars, une partie de la terre célèbre la journée de la femme. L'occasion serait belle de s'offusquer d'une injustice majeure: dans les bâtiments publics et les bureaux, on compte le même nombre de toilettes pour les hommes et pour les femmes. Stricte parité? Non. Stricte absurdité. Les femmes y passent en moyenne 2,3 fois plus de temps. Forcément, la file d'attente s'en ressent.

Mais les toilettes publiques françaises ne traduisent pas seulement une fracture sexuelle. Elles respirent aussi l'injustice sociale. C'est ce que démontre le sociologue Julien Damon, dans un excellent article paru en ce début d'année.(1)

Que la commission soit petite ou grande, le sujet se révèle de taille. Les inégalités vont se nicher jusqu'au fond des cuvettes et même dans leurs besoins les plus élémentaires, tous les hommes ne sont pas égaux en droits. 40% de la poulation mondiale n'a pas accès à des toilettes convenables.

Preuve supplémentaire, si c'était nécessaire, du sérieux du sujet: les toilettes publiques aussi, ont leur journée mondial, le 19 novembre. Allez savoir pourquoi.

Après réflexion, attendre cette date pour publier notre billet ne nous a pas paru spécialement opportun. Au diable la pseudo-actualté: nous avons cédé à une envie pressante.

Car que nous apprend Julien Damon? Des faits historiques, d'abord. Jusqu'au début du 18e siècle, cotoyer ordures et excréments ne dérange apparemment pas grand monde. La tolérance olfactive s'amenuise progressivement. Et vers 1870, des barils d'aisance sont mis en service. Puis les premiers mobiliers apparaissent sous l'impulsion du préfet Rambuteau: des colonnes contenant un urinoir monoplace, qui resteront exclusivement masculines jusqu'au années 1980.

Parrallèlement, les vespasiennes parisiennes, installées dans les années 1840 disparaissent après la seconde guerre mondiale. «Décriés depuis l'origine comme nids de maladie, lieux de trafics, sites de rencontre et de relations réprouvées (prostitution, contacts homosexuels), ces sites ont sombré dans la stigmatisation», rappelle le sociologue. Les logements devenant mieux équipés, les besoins sont aussi moins importants.

En 1961, le Conseil de Paris décide de leur disparition, et se propose de les remplacer par des lavatories souterrains et payants. Mais les monnayeurs sont vandalisés.
A partir des années 80, les vespasiennes (les dernières encore visibles se trouvent Boulevard Arago et rue Mirabeau) sont remplacées par les sanisettes Decaux. En 1980, le conseil de Paris vote la fin de la gratuité des toilettes publiques. En 1991, la mairie et Decaux signent un contrat de concession.

Et puis au tournant des années 2000, Nantes, Strasbourg et Lyon passent au gratuit. Paris suivra en 2006.

Pas tant pour plaire aux touristes que pour soulager les autres principaux utilisateurs, les sans-abri. Une association «La raison du plus faible» a réussi à se faire entendre. Et ce, d'autant plus facilement, qu'économiquement, le modèle payant (contrairement à l'information sur Internet, notre avenir à tous) n'a pas fait ses preuves. En 1995, rappelle Julien Damon, les recettes de Strasbourg s'élevaient à 5000 francs pour 120.000 de coût de location.

Dans ces conditions, autant offrir le droit à l'intimité et à l'hygiène. Et préserver l'espace public de toute trace d'excrément.

La gratuité n'a pourtant pas tout règlé. Bien sûr, la fréquentation des sanisettes a augmenté: elle a été multipliée par trois entre 2005 et 2006 à Paris. Mais le nombre de lieux d'aisance publics (420 dans la capitale) reste limité.

Partout en France, les toilettes dans les gares et les parcs se sont raréfiés. Ces lieux se sont déshumanisés, avec la disparition des dame-pipi (que nul n'a jamais appelé, autre injustice flagrante, des hommes-caca).

Surtout, les toilettes qu'on trouve, au-delà de leur nombre limité, ne sont pas faites pour les claustrophobes. Ca pue. On s'y sent à l'étroit. Et parfois en danger, de surcroît. Sans compter que cette gratuité est loin d'être généralisée.

Fort de ces observations, Julien Damon propose donc un nouveau dispositif, nommé GPS (Gratuité, Propreté, Sécurité). Les solutions électroniques ayant fait la preuve de leurs limites, il propose des équipements gratuits, dans le cadre de mini-complexes offrant également des douches et des vestiaires. Selon lui, «le coût serait faible par rapport au bénéfice social et collectif d'une telle politique».

Le sociologue va plus loin.. Il suggère d'élaborer un système de délégation de service public aux cafés, bars et restaurants. Aujourd'hui, les fast-food font de facto office de toilettes publiques. Mais bon nombre de cafetiers refusent l'accès à leurs toilettes sans consommation préalable (ou postérieure, si vraiment ça urge).

Les bars seraient rémunérés. Charge à eux d'offrir le système GPS. Le tout serait contrôlé: «Le coût ne serait pas supérieur à la location de mobiliers urbains», assure Julien Damon qui réfléchit, pour sa mise en place, à des dispositions fiscales, à des subventions directes ou à la mobilisation de fonds dévolus à l'aménagement du territoire.

En contrepartie de ce droit, nul ne pourrait plus faire ses besoins n'importe où, sous peine de de se voir dresser une contravention. Pisser dignement deviendrait un droit opposable. Mais aussi, n'en déplaise aux éméchés d'un soir, un devoir.

(1) «Les toilettes publiques: un droit à mieux aménager», Droit social, n° 1, 2009, pp. 103-110.

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