Dix ans de souvenirs à Mediapart

Je me souviens de mon premier jour à Mediapart, dans une espèce de hangar. Je me souviens de cette première réunion interminable. Malgré mes cinq ans dans le métier, j’étais si impressionné que je n’osais pas me lever pour aller aux toilettes.

Je me souviens de mon premier jour à Mediapart, dans une espèce de hangar.

Je me souviens de cette première réunion interminable. Malgré mes cinq ans dans le métier, j’étais si impressionné que je n’osais pas me lever pour aller aux toilettes.

Je me souviens de François Bonnet, animant la conférence, et qui pouvait être un interlocuteur sur n’importe quel sujet. A un moment, quelqu’un a évoqué la situation politique en Pologne, je ne sais plus de quoi il s’agissait, je ne le savais sûrement déjà pas à l’époque. François a répondu du tac au tac : « D’accord, mais si tu as lu la presse d’opposition polonaise, tu as vu que...» Je me suis dit : Ah d’accord. Le mec lit la presse d’opposition polonaise le matin avant de venir…

Je me souviens de mon effarement face à l’effectif de départ : 30 salariés dont 28 journalistes. Pas de service technique en interne, pas de marketing, pas de commerciaux...Je me suis dit que j’étais tombé sur une bande de fous mégalomanes. Qu’on n’y arriverait jamais.

Je me souviens qu’on m’avait annoncé que dans le pire des cas, on aurait 10 000 abonnés au départ. On a commencé à 3500. Edwy Plenel a dit: « On sait maintenant ce qui nous attend. Il faudra aller chercher chaque abonné, un par un. »

Je me souviens que quelques semaines après moi, est arrivé un nouveau que je ne connaissais pas. Il a pris la parole lors de la conférence, c’était un sujet qui touchait à la droite, à l’extrême droite, aux anciens membres du club de l’horloge je crois. Je suis resté coi. En quelques secondes, il m’avait emporté. C’était Fabrice Arfi.

Je me souviens quand pour la première fois, quelqu'un, Thomas Cantaloube en l'occurrence, a abordé la question de la longueur des articles. François lui a répondu qu’on n’allait pas commencer à se censurer. Qu’on écrirait ce qu’on pensait pertinent , et puis qu’on verrait bien si le public suivait.

Je me souviens avoir un peu abusé de cette liberté. Je m’en suis rendu compte dans le regard interloqué d’un de mes collègues quand je lui ai annoncé que mon enquête sur Christine Boutin faisait 45 000 signes. «45.000 signes sur Christine Boutin?»

Je me souviens des doutes des deux premières années. Des déjeuners interminables à la (mauvaise) pizzeria de la rue du faubourg Saint-Antoine, à refaire le journal, à essayer de comprendre pourquoi ça ne marchait pas, à remettre en cause le modèle économique, à maudire ce site qui fonctionnait mal, et finalement, à penser, début 2010, qu’on allait mourir avant même d’avoir vécu.

Je me souviens de ma fierté quand Mediapart a été cité pour la première fois en Une du Monde à l’occasion d’un partenariat avec le collectif « Les morts de la rue ». Edwy avait l’air surpris : « Eh bien, l’histoire retiendra que c’est pour un article sur les sans domicile fixe que nous y avons eu droit. »

Je me souviens que grâce à l’affaire Bettencourt, on a découvert l’hypocrisie générale sur le financement de la vie politique. J'ai travaillé sur le sujet pendant deux ans avec Mathilde Mathieu. Je n’ai jamais autant appris qu’à ses côtés.

Je me souviens qu’après l’affaire Cahuzac, la direction a estimé - du jamais vu dans l’histoire du journal - que Fabrice méritait une prime. Il a répondu que l’intégralité de l’enveloppe serait partagée entre tous les salariés.

Je me souviens que Fabrice n’était pas seulement généreux du portefeuille. Il lui est arrivé de partager des scoops avec moi, alors qu’il avait pratiquement fini le boulot, pour le simple plaisir de cosigner je crois.

Je me souviens des moments plus pénibles, nombreux, de désaccords éditoriaux houleux, de la souffrance d’être délégué du personnel dans les périodes de tensions.

Je me souviens du jour où nous avons soumis notre grille de salaire à la direction, de notre fierté de nous présenter tous égaux, avec l’ancienneté dans le métier comme seul critère de distinction.

Je me souviens du jour où nous nous étions convaincus lors d’un déjeuner qu’il fallait faire campagne contre l’abattement fiscal des journalistes. Je me rappelle que nous avions fait marche arrière le lendemain matin.

Je me souviens que nous avions publié un supplément papier en kiosque. Pour voir. Que c’était très laid.

Je me souviens du jour où ma femme m’a interdit de lire les commentaires des lecteurs à mes articles le soir avant de tenter de m’endormir.

Je me souviens des débats rituels et éternels sur la place de la photo dans le journal, sur notre rapport à l’actualité, sur la profondeur de nos impasses éditoriales…

Je me souviens d’Edwy, s’asseyant à mon bureau, pour faire le titre de une du journal - sur une interview de Yannick Noah - dans l’affaire des quotas dans le football français.

Je me souviens du jour où j’ai eu un super tuyau sur une affaire de corruption dans l’industrie pharmaceutique. Je me souviens en avoir parlé à François, lui avoir expliqué que c’était une enquête prometteuse mais incertaine, qui prendrait des mois et des mois, qui nécessitait d’interviewer des dizaines ou des centaines de personnes, qu’il n’y avait pas de ministre ou de tête d’affiche à faire tomber, que je ne pouvais pas faire cela tout seul. Il a regardé autour de lui, m’a dit que nous n’avions personne en mesure de m’aider, et je me suis dit que pour la première fois, je touchais aux limites de Mediapart.

Je me souviens que trois jours plus tard, il est revenu me voir pour savoir si j’avais réfléchi à notre conversation. J’étais étonné : « Tu m’as dit qu’on n’avait pas les moyens de le faire... » Il m’a répondu tout aussi surpris: « Bah oui. T’as réfléchi à qui tu voulais prendre en CDD pour t’aider ? » Je me souviens du bonheur lors de la publication, neuf mois plus tard.

Je ne me souviens pas, en dix ans, qu’on m’ait refusé un seul sujet d’enquête ou de reportage.

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