Michaël Hajdenberg
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Billet de blog 16 févr. 2011

En Egypte, le droit de parler, mais pas à la presse

Si la dictature, c'est «ferme ta gueule», et la démocratie «cause toujours», on peut estimer que l'Egypte se situe aujourd'hui entre les deux, dans un régime du «Cause pas trop».

Michaël Hajdenberg
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Si la dictature, c'est «ferme ta gueule», et la démocratie «cause toujours», on peut estimer que l'Egypte se situe aujourd'hui entre les deux, dans un régime du «Cause pas trop».

Mardi, il y avait de nouveau une manifestation devant le ministère de l'intérieur, gardé par les chars de l'armée. En tout, une bonne centaine de manifestants, sans uniformes. En fait, m'explique Ahmed, mon traducteur, il s'agit, non pas de policiers, mais d' «individus de la police», des sortes de sous-policiers. En commençant à parler avec eux, je comprends que ce sont des larbins des flics, en charge au mieux d'aller leur chercher un sandwich; au pire, de torturer des citoyens à leur place.

En Egypte, les policiers étaient jusqu'à présent rois. Méprisant la population, usant de la violence, bien payés tout en arrondissant les fins de mois par des bakchichs, ils envoyaient des gens en prison pour un oui ou pour un non. Les policiers sont aussi détestés que l'armée est respectée. Leur soutien à Moubarak et les morts pendant la révolte populaire ont encore exacerbé la haine à leur encontre.

Jusqu'à vendredi et la chute du raïs, personne ne pouvait rien dire. Depuis, c'est l'explosion verbale et des récits à n'en plus finir sur des années d'inhumanité.

Les «individus de la police» se présentent comme les esclaves des maîtres policiers. Ils s'agglutinent autour de nous pour raconter qu'ils ne sont payés que 370 livres par mois (environ 90 euros) alors qu'ils estiment mériter 2000. Plusieurs ont été virés il y a parfois des années. Ils disent qu'on a inventé des motifs pour les chasser (trafic de drogue, proxénétisme) simplement parce que leur tête ne revenait plus à leur chef. Ils ont toujours dû se taire. «Mais maintenant, on a le droit de s'adresser au Ministère! Enfin! On veut être réintégrés. Car quand on a été viré de la police, c'est impossible de retrouver un travail ailleurs.»

Parmi les revendications, il y a aussi «Ne plus avoir à torturer». Un manifestant commence à raconter que s'il refusait d'effectuer les basses oeuvres, on le frappait ou le torturait lui-même. Qu'il risquait de perdre son emploi. Sur leur tract, ces «individus» ne demandent pas la fin de la torture dans l'absolu, mais de ne plus être, eux, torturés.

Alors que les manifestants étaient méfiants au début, ils arrivent maintenant par dizaines pour raconter. Je m'apprête à les interroger: Pourquoi sont-ils rentrés dans la police? Etait-il impossible de fuir? Comment s'exerçait la torture? Qui donnait l'ordre de la pratiquer? C'est alors qu'un commandant de l'armée intervient pour nous chasser énergiquement, nous menaçant de nous arrêter.

Nous nous éloignons sans trop chercher à discuter. Et nous débrouillons pour retrouver l'un d'entre eux un peu plus loin. Il s'appelle Sameah. On s'asseoit, on commence à parler. Mais nous avons été signalés. Cette fois nous sommes embarqués.

Rien de grave n'arrivera. Trois quarts d'heure à attendre, à être contrôlés, un chef qui demande à ce qu'Ahmed lise et traduise l'intégralité de mes notes. Ahmed se fait d'ailleurs plus embêter que moi sur le mode «Vous salissez la réputation de l'Egypte. C'est un conflit qui ne concerne que la police. Cela n'a pas à sortir d'ici.» De mon côté, des militaires finissent par me dire qu'on m'a évacué pour mon bien, que je risquais sinon de me faire lyncher... Et on nous fait sortir par derrière, avec interdiction de revenir.

Sameah a été emmené plus loin. Ahmed ne pense pas qu'il ait subi de mauvais traitements («c'est l'armée, pas la police» dit-il), mais nous n'en savons rien.

Il y a encore quelques jours, rien de tout cela n'aurait été envisageable en Egypte. La liberté d'expression a déjà fait un grand pas. Pour la liberté de la presse, il faudra encore attendre un peu.

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