Michaël Hajdenberg
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Billet de blog 20 févr. 2022

Sur France 2, tapis rouge aux affabulations de Dupond-Moretti

Les délires de Gérard Darmon, on pouvait en rire. Mais samedi soir, face à Laurent Ruquier, c’est le ministre de la justice Éric Dupond-Moretti qui a multiplié les mensonges sur Mediapart. Sans être contredit.

Michaël Hajdenberg
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On pourrait croire que les week-ends se suivent et se ressemblent dans l’émission « On est en direct » sur France 2. Après Gérard Darmon il y a 15 jours, c’est cette fois Éric Dupond-Moretti, qui a pu déverser tout son fiel sur Mediapart.

La scène est à peu près la même. Mais quand on pouvait rire d’un acteur nous reprochant de « passer des coups de fil », l’affaire est autrement plus sérieuse s’agissant d’un ministre, et non des moindres : celui de la justice.

© L'oeil Medias

Car, pas plus que son ami comédien, le ministre n’a compris ce qu’était le journalisme. Révéler des informations que des autorités ou des élus voudraient dissimuler ? Très peu pour lui : il « n’aime pas les garants autoproclamés de la morale publique, les inquisiteurs ».

Relance de Laurent Ruquier, au summum de son impertinence : « Parce qu’ils s’en sont pris à vous ? Mediapart a aussi sorti une ou deux affaires vous concernant. »

Sauf que nous ne nous « en prenons » pas à Éric Dupond-Moretti. Nous relatons des faits, pour lui comme pour d’autres, qui interrogent la probité et les abus de pouvoir. Des faits que le ministre ne conteste pas vraiment d’ailleurs : il ne nous a jamais attaqués en diffamation, ne nous a jamais adressé le moindre droit de réponse. Pour se défendre, il préfère user de l’outil de propagande que lui offre le service public : ici, nul risque d’être contredit.

Surtout, Laurent Ruquier évoque « une ou deux affaires », comme si elles étaient si mineures qu’il était inutile de les détailler. Il oublie ainsi de dire aux téléspectateurs que les faits, mis en lumière par Mediapart dès le mois de septembre 2020, ont valu à Éric Dupond-Moretti d’être mis en examen pour « prise illégale d’intérêts », soupçonné par des magistrats le Cour de justice de la République (CJR) de s’être servi de ses pouvoirs de ministre pour régler ses comptes avec des juges anticorruption qu’il avait eu à croiser par le passé et dont il ne goutait guère le travail.

Un ministre de la justice mis en examen ! Et qui reste en poste ! Des faits inédits dans l’histoire de la Ve République. Mais visiblement pas assez consistants pour être relevés par Laurent Ruquier, celui-là même qui donnait il y a 15 jours des leçons de hiérarchie de l’information en estimant que Mediapart ne relatait pas toujours « des informations d’importance primordiale ».

Ces affaires ? Trois fois rien, « des poux », comme le dit Éric Dupond-Moretti à l’antenne, qui, à court d’arguments, affabule : « Ils ont fait les poubelles pour savoir ce que je mangeais au ministère. » Pardon ? « Ils ont appelé le personnel pour savoir ce que je mangeais. » Gérard Darmon nous reprochait de passer des coups de fil. Voilà qu’Éric Dupond-Moretti en invente. « Ils sont allés métrer ma maison pour savoir si par hasard j’avais fait les bonnes déclarations. Non mais c’est ça, leurs méthodes. » Dupond-Moretti, c’est l’imagination au pouvoir.

© Capture d'écran

En revanche, ce que nous avons raconté récemment, c’est que l’ancien avocat a acheté une Maserati dans des conditions pour le moins étonnantes. On aurait aimé qu’il réponde à nos interrogations sur le sujet. Il a préféré éluder. Mais Laurent Ruquier a de la chance, il a le ministre sous la main. Il pourrait lui demander : pourquoi avez-vous payé avec de l’argent issu d’une société domiciliée aux Seychelles pour laquelle vous n’avez jamais travaillé ? Qu’est-ce qui justifiait ce virement ? Et ces 20 000 euros complémentaires que vous avez payés en cash pour l’achat de la voiture ? Cela vous arrive souvent de sortir 20 000 euros en cash ? Est-ce parce qu’on n’a pas le droit de payer de la sorte en France que vous avez acheté votre bolide à Monaco ?

Mais sur le service public, ces questions-là ne sont visiblement pas jugées d’importance primordiale. Et quand le ministre se plaint qu’on s’intéresse à ses amis, personne ne lui rappelle que c’est justement sa proximité affichée avec Thierry Herzog (avocat de Nicolas Sarkozy) et depuis condamné dans l’affaire Bismuth, qui a fait naître des doutes sur son impartialité à l’égard du Parquet national financier (PNF). Encore une broutille quand on sait qu’Éric Dupond-Moretti, par ses fonctions, a autorité sur l’ensemble des procureurs du pays.

Laurent Ruquier évoque alors mollement l’affaire Cahuzac, dont le ministre fut l’impuissant avocat. Mais pour Dupond-Moretti, l’affaire Cahuzac, ce n’est pas du journalisme, c’est de « la délation ». Un mot régulièrement utilisé pour nous décrédibiliser et qui, dans l’imaginaire national, fait écho à la Seconde Guerre mondiale. Un mot qui a pour définition, selon le Larousse : « Dénonciation intéressée, méprisable, inspirée par la vengeance, la jalousie ou la cupidité. » Tout ce qui nous a guidés, c’est bien connu, à l’heure de révéler que le ministre du budget était un fraudeur fiscal ; tout ce qui nous guide au quotidien.

Heureusement, le service public est là. 

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