Michaël Hajdenberg
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Billet de blog 26 nov. 2021

Hulot : explications sur une enquête non publiée

Nous ne parlons jamais des enquêtes que nous ne publions pas. Mais pour une fois, le travail réalisé par « Envoyé spécial » sur Nicolas Hulot nous en donne l’occasion. Combien de fois, depuis quatre ans, avons-nous été interpellés sur les possibles agressions sexuelles de l’ancien ministre ?

Michaël Hajdenberg
Journaliste à Mediapart
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Nous ne parlons jamais des enquêtes que nous ne publions pas. Mais pour une fois, le travail réalisé par « Envoyé spécial » sur Nicolas Hulot nous en donne l’occasion. Combien de fois, depuis quatre ans, avons-nous été interpellés sur les possibles agressions sexuelles de l’ancien ministre ? Des dizaines, et encore très récemment, lors de sa venue aux Assises du journalisme. Mais alors vous ne travaillez pas sur lui ? Vous le protégez ?

Que pouvions-nous répondre ? Rien.

Car quand une enquête ne sort pas, nous sommes coincés. Il y a quatre ans de cela, j’ai passé des mois à essayer de recueillir suffisamment de témoignages précis, documentés, recoupés, pour pouvoir publier. À l’époque, je travaillais en équipe avec Virginie Vilar d’« Envoyé spécial », qui vient donc d’aboutir, seule, quelques années plus tard, à force de persévérance, et c’est tout à son honneur.

Mais à l’époque, ce que nous avions ne suffisait pas. C’est alors terrible. À force d’entendre des victimes, des amies des victimes, des personnes de l’entourage, le journaliste sait. Il n’a pas une intime conviction. Il sait. Mais il ne peut pas faire savoir contre la volonté des victimes.

Il sait parce que les témoignages s’additionnent, se ressemblent. Il sait parce qu’aucune femme n’a intérêt à inventer ce genre d’histoire. Et que précisément, l’argument tant de fois entendu - c’est une femme qui cherche à se faire de la publicité, de la renommée ou à gagner de l’argent – tombe dès lors que cette même femme ne veut pas dire publiquement les choses. Parce qu’elle connaît très bien les conséquences d’une prise de parole : les insultes sur les réseaux sociaux, la tempête médiatique, son nom associé pour toujours au statut de victime et à une sordide affaire sur Internet. Elle sait et on ne peut pas lui mentir : oui, cela va être dur.

Or nous ne nous servons jamais d’un témoignage sans l’accord explicite de la victime. Et nous ne publions pas si l’article s’annonce trop faible, s’il y a un risque que nous soyons condamnés en diffamation. Certaines des femmes qui parlent aujourd’hui ne voulaient pas parler il y a quatre ans. Pour d’autres, nous ne connaissions pas leur histoire, que nous avons découverte hier.

Avec les mêmes informations que l’Ebdo, nous n’aurions pas publié notre enquête, nous ne l’aurions pas trouvée assez solide. Et nous n’aurions ainsi pas donné des arguments au gouvernement pour défendre Hulot. Mais nous savions que selon toute vraisemblance, l’Ebdo visait dans le mille.

Pourquoi ne pas avoir expliqué depuis quatre ans que nous n’avions pas abouti ? Parce que dire cela peut être entendu comme « Ils ont cherché et s’ils n’ont rien publié, c’est qu’il n’y avait rien à trouver ». Or nous savions qu’il y avait. Mais c’est tout aussi terrible de dire, « oui, oui, il y a des choses, mais on ne peut pas raconter », car cela jette la suspicion sur un homme par des bruits de couloirs, par-derrière, par la rumeur, et non par l’information, sans offrir au principal mis en cause l’occasion de répondre aux récits des victimes, ce qui constitue un des fondements de notre métier, de notre déontologie.

Alors, interpellés, nous ne disions rien. Nous étions gênés. Il fallait encaisser sans broncher les écrits d’éditorialistes écrivant sans rien savoir que « les médias n’avaient pas cherché à savoir ». Quand les choses étaient tellement plus compliquées. D’autant que plusieurs autres médias avaient cherché en même temps que nous, sans plus de résultats.

Pour les violences sexuelles, comme pour toutes les enquêtes, mais encore plus que pour toutes les autres enquêtes, le risque de ne pas aboutir existe. Respecter les sources, qui ont fini par nous faire confiance, c’est les respecter jusqu’au bout. Et garder leurs secrets pour nous quand elles ne veulent pas le dévoiler. Même si c’est terriblement frustrant.

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