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Billet de blog 4 janv. 2022

Les exfiltrations, une tradition françafricaine

Blaise Compaoré est absent du procès des assassins de Thomas Sankara et de douze de ses camarades, qui a repris le 25 octobre. S’il échappe à la justice de son pays, c’est à la France qu’il le doit : il y a tout juste sept ans, l’armée française l’a aidé à fuir la colère du peuple. Depuis plusieurs décennies, le pouvoir français a régulièrement volé au secours de ses « amis » sur le continent.

Michael Pauron
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Cet article a été publié sur Afrique XXI le 31 octobre 2021. Auteurs : Rémi Carayol et Michael Pauron.

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C’est le grand absent du procès des assassins de Thomas Sankara et de douze de ses camarades qui a repris le 25 octobre dernier à Ouagadougou, après deux semaines d’interruption. Comme lors de l’ouverture, le 11 octobre, de ce procès historique qui doit situer les responsabilités dans la tuerie du 15 octobre 1987 qui a mis fin à la révolution sankariste, seuls douze des quatorze prévenus étaient assis sur le banc des accusés le jour de la reprise. Blaise Compaoré, le principal suspect, accusé d’« attentat à la sûreté de l’État », de « complicité d’assassinat » et de « recel de cadavre », et dont les proches de Sankara – ainsi qu’une bonne partie du peuple burkinabé – sont persuadés de sa culpabilité, n’était pas là, au grand dam des familles des victimes1.

Quelques jours avant le début des audiences, les avocats de celui qui a régné sur le Burkina durant vingt-sept ans avaient fait savoir qu’il ne participerait pas à ce procès, qu’ils qualifient de « politique ». Depuis, des proches de Compaoré ont fait savoir à quelques journalistes qu’il est malade, que s’il se porte bien physiquement, sa tête, elle, ne fonctionne plus comme avant, et qu’il serait donc bien incapable de répondre aux questions du juge2.

Ainsi, pour la deuxième fois depuis qu’il a quitté le pouvoir en octobre 2014, contraint et forcé par une insurrection populaire, Compaoré échappera à la justice de son pays. Déjà en mai 2017, il était le principal absent du procès de la répression de l’insurrection, au cours de laquelle plusieurs manifestants avaient été tués par l’armée3.

« Éviter un bain de sang »

Ce privilège, il le doit avant tout à la France. Le 31 octobre 2014, quand il se décide enfin à rendre le pouvoir après avoir tergiversé pendant des heures, Compaoré prend la fuite – direction : le Ghana. Avec lui : son épouse, Chantal Compaoré, et plusieurs proches. Le convoi de vingt-huit véhicules se dirige vers Pô, son fief militaire situé à quelques kilomètres de la frontière avec le Ghana. Mais en route, le président déchu apprend que des manifestants l’y attendent de pied ferme. Le convoi bifurque, quitte le goudron et s’arrête dans les environs de Manga, dans une forêt d’épineux. C’est alors que la France entre en jeu.

Coincé, Compaoré fait appel à l’armée française. Celle-ci dispose depuis octobre 2010 d’une base près de Ouagadougou, où se trouvent quelques dizaines de membres des forces spéciales prêts à intervenir à tout moment dans le Sahel (il s’agit de la force Sabre4). Un hélicoptère des forces spéciales est envoyé sur les lieux. L’appareil exfiltre Compaoré et trois de ses proches, héliportés vers l’aérodrome de Fada N’Gourma, à une centaine de kilomètres à l’est, où les attend un avion français venu de Côte d’Ivoire. Le groupe embarque à son bord et décolle en direction de Yamoussoukro. Le reste du convoi attendra la tombée de la nuit pour reprendre la route, direction le Bénin.

Quelques jours après cette exfiltration, au cours d’une conférence de presse accordée à une poignée de journalistes, l’ambassadeur de France, Gilles Thibault, affirmait avoir pris « la bonne décision » en volant au secours de Compaoré. Il s’agissait, selon lui, d’éviter de « revivre ce qui s’est passé en 1987 avec l’assassinat de Sankara ». Une curieuse référence, d’abord parce que le contexte n’avait rien à voir, ensuite – et surtout – parce que le risque n’était pas tant que Compaoré et ses proches se fassent lyncher à Pô, mais bien que leurs cerbères tirent dans le tas des manifestants et se rendent coupables d’une tuerie. C’est d’ailleurs l’argument avancé par un membre du cabinet de Jean-Yves Le Drian, alors ministre de la Défense. Selon lui, il s’agissait « d’éviter un bain de sang », et les Français « ont fait le job correctement, dans des conditions difficiles ».

« Sans la France, Compaoré serait à la barre des accusés »

Durant sa conférence de presse, Thibault se donnait le beau rôle. Selon lui, cette exfiltration était « un signal » envoyé à tous les despotes du continent : « La France aidera tous ceux qui quitteront le pouvoir. » Mais à Ouagadougou, on en a fait une interprétation bien différente. « Pourquoi la France a-t-elle aidé Blaise à fuir ? Pourquoi nous avoir ôté la possibilité de l’arrêter et de le juger pour ses crimes ? », dénonçait à l’époque un acteur de la société civile en pointe dans le combat contre Compaoré. « Sans l’intervention de la France, Compaoré serait à la barre des accusés aujourd’hui », soupire Fidèle Kientega, un ancien collaborateur de Sankara qui en veut à la France de lui avoir permis de fuir ses responsabilités.

En réalité, au-delà des considérations humanitaires avancées officiellement, il s’agissait surtout, pour Le Drian et pour le président français, François Hollande, de tirer Compaoré, un allié de la France depuis plusieurs années, de ce guêpier. Ce n’était d’ailleurs pas la première fois que Paris exfiltrait un « ami » sur le continent africain. On peut même parler d’une vieille tradition.

Le précédent épisode s’était déroulé douze ans plus tôt, là-même où Compaoré a trouvé refuge : en Côte d’Ivoire5. Le 19 septembre 2002, alors que Laurent Gbagbo, le président élu deux ans plus tôt, se trouve en Europe, les Forces armées de Côte d’Ivoire (les Fanci, devenues depuis les Faci) essuient des attaques attribuées à des mutins écartés de l’armée et venus du Burkina Faso avec la complicité du régime... de Blaise Compaoré. Le ministre de l’Intérieur Émile Boga Doudou est assassiné. Le ministre de la Défense Moïse Lida Kouassi s’en sort de justesse.

La fuite rocambolesque de Ouattara

Cependant, l’armée loyaliste prend vite le dessus et engage des représailles contre tous ceux susceptibles d’être à la manœuvre. Alassane Dramane Ouattara, le principal opposant, qui est soupçonné d’être proche de certains rebelles (et de Paris), est chez lui, dans le centre d’Abidjan, lorsqu’il apprend l’assassinat du général et ancien président Robert Gueï. Jean-Baptiste Soro, le responsable de la sécurité de Ouattara, prie ce dernier de quitter sa résidence. Selon les informations reçues, les gendarmes sont en route pour arrêter l’opposant. La suite est rocambolesque : à l’aide d’une échelle, le couple Ouattara et tous ceux réfugiés chez eux franchissent le mur qui les sépare de la résidence d’Allemagne.

Vers 20 heures, les militaires ivoiriens arrivés chez lui remarquent l’échelle et se rendent devant la résidence allemande. Pour se sortir de cette impasse, Ouattara active tous ses relais, dont Renaud Vignal, l’ambassadeur français. La France doit-elle intervenir ? À Paris, l’ancien Premier ministre ivoirien bénéficie du soutien indéfectible de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur. Jacques Chirac, le président français, est proche d’Henri Konan Bédié6. Avec Gbagbo en revanche, les relations sont fraîches.

Pour Vignal et son premier conseiller, Dominique Pin, l’équation est simple : le temps que la demande d’exfiltration remonte à Paris, Ouattara pourrait subir le même sort que le général Gueï. Ils décident finalement d’aller chercher Ouattara, sans attendre l’aval de Paris. Vignal revêt un gilet pare-balles et part avec une escorte militaire suffisamment voyante pour écarter toute tentative d’arrestation par les Fanci en patrouille dans la zone. Il est plus de minuit quand les cinq véhicules pénètrent dans la résidence d’Allemagne, embarquent les « réfugiés » et repartent vers la résidence de France dans un crissement de pneus.

(...)

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