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Billet de blog 4 janv. 2021

Liberté pour Azat Miftakhov

Azat Miftakhov, jeune mathématicien russe, prisonnier politique en Russie, est menacé de six ans de prison. Prenant sa défense, des mathématiciens du monde entier s'adressent aux divers comités d'organisation du Congrès international des mathématiciens, prévu pour 2022 à Saint-Petersbourg.

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Liberté pour Azat Miftakhov

En cliquant sur le titre ci-dessus, on a accès à la pétition internationale signée par des mathématiciens du monde entier, qui présente le cas de Azat Miftakhov.

Le Congrès international des mathématiciens est un événement important dans la vie de la communauté mathématique mondiale. Il a lieu tous les quatre ans, et c'est au cours de ce congrès que sont décernées les médailles Fields.

Il a été perturbé à plusieurs reprises lors de son histoire, pour des raisons politiques.

Le premier congrès d'après guerre se tient en 1950 à Harvard aux États-Unis. En raison de la chasse aux sorcières, deux mathématiciens français, Laurent Schwartz (qui devait y recevoir la médaille Fields) et Jacques Hadamard, sont menacés de ne pas avoir de visa. Ils finissent par les obtenir grâce en particulier à l'attitude très ferme de la délégation française, conduite par Henri Cartan.

En 1966, Alexandre Grothendieck refuse d'aller à Moscou pour recevoir la médaille Fields en solidarité avec les écrivains dissidents Siniavski et Daniel, condamnés quelques mois auparavant.

En 1970, Serguei Novikov, lauréat de la médaille Fields, n'est pas autorisé à sortir d’URSS pour se rendre à Nice.

En 1974, un meeting réunissant de nombreux participants, présidé par Lipman Bers, se tient dans l'enceinte du congrès à Vancouver en défense du mathématicien ukrainien Leonid Pliouchtch.

En 1978, un autre Russe, Gregori Margulis, qui doit recevoir la médaille Fields, n'est pas autorisé à se rendre au congrès qui se tient à Helsinki. Le Français Jacques Tits, qui présente ses travaux au congrès, fait une mise au point très ferme.

Le congrès de Varsovie, prévu pour 1982, est reporté d'un an en raison de l'état de siège en Pologne. Un certain nombre d'exposés y seront dédiés par les orateurs à des prisonniers politiques.

********

Voici la lettre qui vient d'être adressée aux Comités d'organisation du congrès de Saint-Petersbourg. La version anglaise de cette lettre est reproduite à la suite des signatures.

4 janvier 2021

Aux membres du Comité d’organisation exécutif et du Comité d’organisation local du Congrès international des mathématiciens (CIM) :

Chers organisateurs et organisatrices du CIM,

La communauté mathématique internationale s’inquiète sérieusement de la situation d’Azat Miftakhov, étudiant de master à l’Université d’état de Moscou, qui est détenu depuis près de deux ans par les autorités russes. 

Azat est un jeune mathématicien talentueux originaire du Tatarstan (Fédération de Russie). Dès l’école, il a remporté des prix dans plusieurs concours de mathématiques et reçu le soutien offert aux jeunes talents par le ministère de l’Éducation et de la Science. Étudiant à Moscou, il s’est impliqué dans le mouvement anarchiste. En février 2019, juste après son retour d’une conférence à Nizhni Novgorod où il avait donné son premier exposé en anglais, Azat a été arrêté par la police et accusé d’avoir fabriqué des explosifs. Il a été torturé au poste de police. Après trois jours, Azat a été relâché, le tribunal n’ayant trouvé aucune preuve justifiant sa détention. Moins de deux jours plus tard, le 9 février 2019, il a été à nouveau arrêté et accusé cette fois de la destruction d’une fenêtre d’un bureau du parti politique « Russie unie », événement qui s’était produit plus d’un an auparavant. Il est depuis maintenu en prison. Le manque de preuves dans le cas d’Azat nous préoccupe, ainsi que son maintien en détention préventive pour la plus grande partie du temps qui a suivi son arrestation.

Azat plaide non coupable. Pendant sa détention il a réussi à écrire deux prépublications mathématiques, qui sont en ligne sur le site arxiv.

Azat Miftakhov a été reconnu prisonnier politique par l’organisation russe de défense des droits humains « Memorial ». L’American Mathematical Society et la Société Mathématique de France ont rendu publiques des déclarations manifestant leur inquiétude sur son cas. Une récente pétition en soutien d’Azat a été signée par plus de 2000 mathématiciens et mathématiciennes de plus de 15 pays. 

Le 23 décembre 2020, il a été annoncé qu’Azat risque six ans de prison s’il est condamné.

Alors que la Russie va accueillir le CIM dans moins de deux ans, le procès de Miftakhov nous rappelle les fréquentes violations des droits humains et la répression des libertés dans le pays-hôte, qui sont régulièrement condamnées par les organisations de défense des droits humains. Rappelons qu’en 1982, le CIM de Varsovie a été retardé d’un an, pendant lequel diverses actions ont été entreprises par la communauté mathématique internationale afin de faire libérer des prisonniers politiques en Pologne.

Pour nous, scientifiques, la liberté est l’une des valeurs les plus hautes. Assister au congrès alors que notre collègue Azat Miftakhov est arbitrairement détenu nous poserait un sérieux dilemme, ainsi qu’à toute la communauté mathématique. Nous vous demandons de bien vouloir prendre une position active sur cette affaire et de communiquer avec les autorités d’état afin de faire libérer Azat.  

Signataires

Ahmed Abbes, mathématicien, directeur de recherche au CNRS, Paris

Zofia Adamowicz, professeure, Institut de mathématiques de l’Académie polonaise des sciences 

Fabrizio Andreatta, professeur de mathématiques, Università Statale di Milano

Michèle Audin, mathématicienne et écrivaine

Viviane Baladi, mathématicienne, directrice de recherche au CNRS, Paris

Arnaud Beauville, professeur émérite de mathématiques, Université Côte d'Azur

Michel Broué, professeur émérite de mathématiques, Université de Paris

Antoine Chambert-Loir, professeur de mathématiques, Université de Paris

Bruno Chiarellotto, professeur de mathématiques, Università degli studi di Padova

Henri Darmon, professeur de mathématiques, McGill University

Chandler Davis, professeur émérite de mathématiques, University of Toronto

Adrien Deloro, maître de conférences de mathématiques, Sorbonne Université

Fabien Durand, Président de la Société Mathématique de France, professeur de mathématiques, Université de Picardie Jules Verne

Ivar Ekeland, FRSC, professeur émérite de mathématiques et ancien président  de l’université de Paris-Dauphine

Pavel Etingof, Département de mathématiques, MIT

Javier Fresán, professeur, École polytechnique

Dennis Gaitsgory, professeur de mathématiques, Harvard University

Paul Garrett, professeur de mathématiques, University of Minnesota

Damien Gayet, professeur de mathématiques, Institut Fourier, et rédacteur en chef de la Gazette des mathématiciens

Catherine Goldstein, directrice de recherche au CNRS, Institut de mathématiques de Jussieu-Paris Gauche, Paris

Timothy Gowers, professeur de combinatoire, Collège de France

Michael Harris, professeur de mathématiques, Columbia University 

Frédéric Hélein, professeur de mathématiques, Université de Paris

Ilya Kapovich, professeur de mathématiques, Hunter College of CUNY, président du Committee on the Human Rights of Mathematicians, American Mathematical Society

Vincent Lafforgue, mathématicien, directeur de recherche au CNRS, Grenoble

François Loeser, professeur de mathématiques, Sorbonne University

Wiesława Nizioł, mathématicienne, directrice de recherche au CNRS, IMJ-PRG, Sorbonne Université

Joseph Oesterlé,  professeur émérite de mathématiques, Sorbonne Université, Paris

Arthur Ogus, professeur émérite de mathématiques, University of California at Berkeley

Fabrice Planchon, professeur de mathématiques, Sorbonne University

Bjorn Poonen, professeur distingué de sciences, Massachusetts Institute of Technology

Raphaël Rouquier, professeur de mathématiques, University of California at Los Angeles

Claude Sabbah, directeur de recherche au CNRS, Université de Paris-Saclay

Takeshi Saito, professeur  de mathématiques, Université de Tokyo

Peter Sarnak, professeur  de mathématiques, Princeton

Pierre Schapira, professeur émérite de mathématiques, Sorbonne Université

Peter Scholze, professeur de mathématiques, Université de Bonn et directeur du Max- Planck-Institut für Mathematik, Bonn

Adam Skalski, Institut de mathématiques, Académie polonaise des sciences 

Stephen Smale, professeur émérite de mathématiques, University of California at Berkeley

Christophe Soulé, mathématicien, membre de l’Académie des sciences, France

Bernard Teissier, mathématicien, directeur de recherche émérite au CNRS, Paris

Dylan Thurston, professeur  de mathématiques, Indiana University, Bloomington

Claude Viterbo, professeur  de mathématiques, Université Paris-Saclay et École normale supérieure de Paris

Masha Vlasenko, professeure, Institut de mathématiques, Académie polonaise des sciences 

David A. Vogan, Jr., professeur émérite de mathématiques, MIT

Jarosław A. Wiśniewski, professeur  de mathématiques, Université de Varsovie et membre correspondant de l’Académie polonaise des sciences 

Hatem Zaag, mathématicien, directeur de recherche au CNRS, Paris

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Version anglaise

To the members of the Executive Organizing Committee and Local Organizing Committee of the International Congress of Mathematicians (ICM):

Dear ICM Organizers,

The international mathematical community is deeply concerned about the situation of Azat Miftakhov, the graduate student from Moscow State University who has been detained by Russian state authorities for nearly two years. 

Azat is a talented young mathematician who comes from the Tatarstan region in the Russian Federation. Already in school he won prizes in several math competitions and received support given to talented young people by the Ministry of Education and Science. As a student in Moscow he became involved with the anarchist movement. In February 2019, right after his return from a conference in Nizhni Novgorod where Azat gave his first talk in English, he was detained by the police and accused of manufacturing explosives. He was tortured at the police station. After three days Azat was released, since the court found no evidence to justify his detention. Less than two days later, on February 9, 2019, he was again arrested and accused of destruction of an office window of the United Russia political party, an act which had taken place more than a year earlier. He has been kept in jail since then.  The lack of evidence in Azat’s case is disturbing, as is the fact that, for most of the time since his arrest, he has remained in pre-trial detention. 

Azat pleads not guilty.  During his detention he has managed to publish two mathematical preprints on arxiv.

Azat Miftakhov has been recognized as a political prisoner by the Russian human rights organization “Memorial”. The American Mathematical Society and Société Mathématique de France have issued statements of concern. A recent petition in support of Azat has been signed by more than 2000 mathematicians from more than 15 countries.

On December 23, 2020 it was announced that Azat faces six years of prison if convicted. 

While Russia is going to host the ICM in less than two years, Miftakhov's trial reminds us of the host country’s frequent violations of human rights and repression of freedoms, which are regularly condemned by human rights organizations. Let us recall that in 1982 the International Congress in Warsaw was postponed by one year, during which various actions were taken by the international mathematical community to free political prisoners in Poland. 

Freedom is one of the highest values for us as scientists. Attending the congress while our colleague Azat Miftakhov is arbitrarily detained will pose a serious dilemma for us and for the entire mathematical community.  We kindly ask you to take an active position on this case and to communicate with the state authorities to free Azat.

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