Consentement ?

Oui, révolution: avec ses libérations, ses portes ouvertes à coups de pied (mais enfin ouvertes), ses dangers, et ses espoirs pour le futur. Les femmes, les victimes, réduites au mutisme, se sont mises à parler. Qu’elles parlent, qu’elle gueulent même, qu’elles disent, enfin! Que la conscience de «qui est responsable» apparaisse et ricoche sur toutes et tous.

C’est une révolution. Pour mesurer l’évolution des mentalités, et pour introduire ma réflexion d’aujourd’hui, voici d’abord un extrait du billet de blog que j’ai publié dans Mediapart en mai 2011, intitulé « DSK, lettre à mes amis bouleversés » — certains de mes amis d’alors étaient bouleversés, plus par ce qui arrivait à DSK que par quoi que ce soit d’autre :

« [•••] Les infidélités conjugales, les attirances sexuelles entre adultes consentants, la vie privée, sont encore protégées en France, et n'ont heureusement pas d'influence sur la politique. [•••]  Dieu, ou plutôt laïcité et République merci, l'affaire Lewinsky ne pourrait pas se produire en France, où les hommes et femmes politiques n'ont pas à rendre de compte sur leurs vies privées, leurs préférences sexuelles, leurs obsessions ou leurs fétichismes. Qu'ils ou elles « trompent » leur « légitime » n'a rien à voir avec leur compétence, leur engagement et leur honnêteté politiques, et ne regarde qu'eux. [•••] 

Mais il ne s’agit pas de cela. Il s'agit, en un raccourci un peu brutal, du rapport entre la drague et le harcèlement, entre la séduction et la lourdeur, entre le désir exprimé et la violence.

Ce rapport n'est pas simple, ou plus précisément ce sont les frontières qui ne sont pas simples à définir [•••], cette question n'est pas qu'un problème juridique, c'est aussi, surtout, un problème moral, que je veux aborder.

La question de « la frontière » est en général un faux problème. Déterminer à partir de combien de cheveux un homme est, ou non, chauve, n'a pas de sens; par contre, en général, on sait dire s'il est ou non chauve. Eh bien, où exactement s'arrête la drague admissible et où commence le harcèlement, je ne sais pas; mais quand il y a harcèlement, on le sait : l'agresseur et la victime le savent.[•••] L’homme sait, sent, si elle veut « peut-être », ou si elle ne veut « pas du tout ». Il y a même des situations encore plus ambigües, et encore plus terribles, où la femme (souvent quand elle a déjà subi des agressions de ce genre, ou quand l'homme est un supérieur hiérarchique) « se laisse faire », par traumatisme, par auto-mépris, par peur, que sais-je. L'autre comprend qu'elle « se laisse faire », et s'il refuse de le voir, s'il s'abrite dans le déni, il passe alors de l'autre côté, il devient un agresseur. Oui, on peut agresser et humilier quelqu'un qui ne résiste pas (pensez à la scène chez les libertins dans le film « Venus Noire »). Nous, hommes et femmes, savons bien tout cela, non ?

Cet autre côté de la frontière, c'est celui où l'homme cesse d'être un « partenaire » pour devenir un harceleur, voire un agresseur. C'est celui où on touche un sein, où on met une main sous une jupe, ou même simplement on prend la main de quelqu'un qui ne le veut pas, et qui souvent le dit ou le manifeste clairement. C'est celui où commence déjà une forme de violence.

Ce n'est pas de la « drague », cela, mes amis. Ce n'est pas de la « séduction », même « appuyée ». Et encore moins de l'amour des femmes ou du libertinage. C'est un comportement agressif, irrespectueux, parfois dégueulasse.

Qui ne mérite ni sourire complice, ni admiration, ni indulgence, mais bien plutôt de la réprobation, voire du mépris, même si la loi française est moins rigoureuse que l'américaine sur ces points.

Or il semble bien, et vous le savez, que DSK se soit souvent trouvé, avec des femmes variées, de ce côté-là de la frontière. Et c'est sur ce genre de comportement (qui, encore une fois, et quoi que vous en disiez, n'a plus rien à voir avec « un amour excessif des femmes » mais en est l'exact contraire) qu'il n'aurait pas fallu fermer les yeux.

Il ne faut plus fermer les yeux, où qu'il se produise – et beaucoup de femmes savent qu'il se produit souvent, dans bien des milieux –, surtout si on est « socialiste » et qu'on prétend changer le monde… »

Oui, révolution : avec ses libérations, ses portes ouvertes à coups de pied (mais enfin ouvertes), ses dangers, et ses espoirs pour le futur. Les femmes, les victimes, réduites au mutisme, se sont mises à parler. Qu’elles parlent, qu’elle gueulent même, qu’elles disent, enfin ! Que la conscience de « qui est responsable » apparaisse et ricoche sur toutes et tous. Que les sales histoires soient racontées afin que la honte change de camp. Oui, qu’un plan d’urgence soit mis en place !

Et que, ce faisant, la dignité, toute la dignité, soit totalement de leur côté : que les enquêtes sérieuses et précises soient menées sans répit et dans le strict respect des droits de toutes et de tous (voir cet article de Lénaïg Bredoux). Oui, même des droits de ceux qui sont peut-être des violeurs, des violents, des « salauds évidents », faut-il le préciser ? Oui, car les révolutions, tout en ouvrant l’avenir, sont souvent accompagnées de terribles « dégâts collatéraux ».

Puisqu’il y a révolution, il est peut-être possible de pousser la réflexion un peu plus loin, vers des « salauds moins évidents », des contrées plus délicates, plus difficiles, plus opaques : celles du consentement qui n’est qu’apparent, du laisser-faire qui est pourtant vécu comme une agression. 

« Un homme, ça s’empêche » disait Albert Camus à la suite de son père. Le « consentement » sert souvent de bonne conscience, de justification assumée à des hommes qui ne répondent pas à cette définition.

Tout le monde ou presque a entendu une histoire comme celle qui suit (voir par exemple ce vieil extrait d’Apostrophes). Une toute jeune fille,… ou était-ce un jeune garçon ? Optons pour le plus fréquent : une toute jeune fille, donc, jeune adolescente teste ses capacités à attirer l’attention. Ou ne teste rien, mais exprime la vie même. Un homme adulte l’amène à la sexualité, elle qui n’y pensait pas. Ils ont des relations sexuelles, répétées. Elle n’ose pas, ne peut pas refuser. Sa culpabilité, son étrange distance d’avec elle-même et d’avec l’autre, et aussi, qui sait, le triste « plaisir » à être élue, choisie, qu’elle a pu ressentir par moments, ont incrusté en elle une espèce de terrible handicap, de féroce blocage. Et le pressentiment que telle serait donc sa vie, sa vie de femme. L’homme a-t-il pensé qu’il avait appris l’amour et la vie à la toute jeune fille ?

L’enfant (fille ou garçon), comme l’adulte, confronté à un comportement d’ordre sexuel non souhaité, se laisse faire. A tout l’air d’accepter. Les psychiatres appellent cela la sidération, l’impossibilité de réagir, qui accompagne souvent la dissociation (« ce n’est pas à moi qu’on fait cela, c’est à ce corps qui n’est pas le mien ») — source des effrayants troubles post-traumatiques. Et l’agresseur (car c’en est un, même sans couteau, même sans coup de poing, même sans menace) conclut, bonne affaire, que la victime est « consentante ». 

Les spécialistes savent maintenant que les troubles post-traumatiques provoqués par la soumission non souhaitée à des pratiques sexuelles mènent parfois à la répétition de ce qui a produit le traumatisme. À l’auto-dépréciation. À l’absence d’auto-respect. Celles qui ont été forcées deviennent, élégante expression, des « Marie couche-toi là ». Drame du cercle vicieux : ainsi se nourrit et se renouvelle le traumatisme. Je pense que lorsqu’un homme rencontre l’une de ces femmes, il le sent, il le sait plus ou moins consciemment. Il y a ceux qui s’empêchent, il y a ceux qui « profitent ». Comme des hyènes qui bouffent ce que d’autres sont tué.

Cette question du « consentement » m’inspire encore d’autres réflexions, d’autres indignations.

Le facteur déclenchant de la révolution des femmes a été l’affaire Weinstein ; eh bien, peut-être est-ce justice que le milieu du cinéma, un certain milieu en tout cas, se retrouve ainsi pointé du doigt. Car il m’a souvent semblé que les abus, légers ou lourds, invoquant l’obligation d’« être cool », de ne pas être « coincée », le chantage déguisé au travail, y soient d’usage particulièrement répandu. L’alibi artistique, et la toute puissance du désir du metteur en scène, viennent parfois justifier les répétitions de scènes de sexe, les demandes d’exhibitions, les dénis de pudeur, les pelotages. « Consentants », bien sûr, ils ou elles racontent, parfois.

Consentir, c’est ne pas avoir le courage, devant tout le monde, pas la place de refuser là, maintenant, l’injonction du metteur en scène. Et puis il faut être « libre », « pas chieuse ». Ce sera filmé, l’actrice sera « promue » en objet de désir, et la scène figurera en bonne place dans les sites très spéciaux qui pillent ce genre d’images dans les films. Elle n’a pas refusé, pas même montré une hésitation, peut-être a-t-elle été « fière » de son courage. « Consentement »; et sans doute pourtant, j’imagine, douleur, longtemps après, si la mémoire revient.

Ces sites sus-mentionnés sont remplis de milliers de ces images, pour lesquelles réalisateurs et producteurs ont obtenu le consentement d’actrices à de vrais attouchements intimes, des scènes d’exhibitions parfois poussées, parfois plus nécessaires à ces sites (voire aux fantasmes du réalisateur — ou de la réalisatrice) qu’au scénario. Si vous avez le courage d’y jeter un œil (j'ai hésité à publier ici l’adresse du pourvoyeur principal, un site hébergé aux États-unis ; mais je ne le peux pas, ce site est trop infâme), vous serez sans doute effaré de ce qu’on peut y trouver, ce qu’on y écrit au sujet des actrices et de leur corps, comment on les vend et on les classe et selon quels « critères ». En toute impunité.

L’importance des mots : souvent les metteurs en scène disent « désirer » une actrice, « la vouloir » (…dans le rôle, bien sûr), la « prennent » quand ils l’engagent. La séduction, l’offrande, l’oubli de soi, ingrédients du métier, se transforment facilement en manipulation. Avant d’entrer sur scène, la comédienne a un trac terrible. Le metteur en scène, son complice, entre dans sa loge, pour la calmer, la rassurer. C’est ce qu’elle voudrait. Mais il la pelote, l’embrasse à pleine bouche. « Elle a besoin d’être caressée, dans ces moments-là », dira-t-il. Consentante et sidérée à la fois. Et lui ? Je crois que certains hommes sont aimantés par la peur.

Mais voyons, on le sait bien ! Il y a d’autres drames où il suffit de quelques minutes de réflexion pour comprendre qu’évoquer le « consentement » est inapproprié, et absurde. Les membres de la secte « Ordre du Temple Solaire » étaient-ils consentants pour mourir le même jour, ensemble ? Et que dire des addictions ? Est-on consentant lorsqu’on s’adonne à l’alcoolisme ou l’héroïne ? Pas le problème ? Eh bien, en effet, pas le problème, pas la bonne question. Ce n’est pas plus pertinent de parler de « consentement » à du sexe non désiré que de parler de « consentement » pour une addiction au tabac, à l’alcool ou à l’héroïne, ou pour un suicide suscité par un gourou malfaisant.

Or la société toute entière (en tout cas, une très grande partie de la société masculine) semble ne jamais avoir réfléchi sur cette question, ne jamais avoir pris conscience des dégâts et des drames que provoque l’explication sommaire par le « consentement »: son usage ne sert qu’à perpétuer la toute puissance du désir masculin et de sa complète légitimité. De ce point de vue, on en est au Moyen-âge : pensez à cette effarante affaire de l’enfant de 11 ans considérée juridiquement comme consentante.

La société toute entière semble ignorer le drame de la sidération, ne rien savoir des traumatismes et de leurs ravages, et n’être en rien formée pour accueillir, protéger, aider les victimes.

Il va bien falloir mettre sur pied une réflexion et une information approfondie sur ces sujets, à tous les niveaux : dans les hôpitaux et les commissariats, dans les études de médecine et les écoles de police, dans les écoles, collèges et lycées, dans les maisons. Et la loi devra évoluer, pour en tenir compte. Ce sera un processus, difficile, délicat, il faudra parfois cheminer sur des crêtes étroites. Mais la révolution ne s’arrêtera pas. La loi sur le bizutage de 1998 a en quelque sorte ouvert la voie, même si c’est modestement, puisqu’elle punit « le fait pour une personne d’amener autrui, contre son gré ou non, à subir ou à commettre des actes humiliants ou dégradants ».

Il va bien falloir aussi prendre des mesures à la hauteur du problème, comme la révision pénale de la définition du viol, la fin des délais de prescription pour les viols sur mineurs, l'interdiction des images sexistes dans toutes les publicités. Et que le sexisme devienne un caractère aggravant systématique, comme le racisme et l'antisémitisme. 

Comme le dit Françoise Héritier, « tirer tous les fils pour repenser la question du rapport entre les sexes, s’attaquer à ce statut de domination masculine et anéantir l’idée d’un désir masculin irrépressible ». Qu’enfin les hommes puissent cesser de faire peur et les femmes puissent cesser d’avoir peur.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.