Directeur d'un Institut de Recherche, je reçois du CNRS une note m'informant que, "conformément à la demande du Président de la République et du Premier Ministre", sera observée lundi à onze heures une minute de silence "pour ceux qui ont combattu pour la France".
"Pour ceux qui ont combattu pour la France" ? Pour ma part, si je me recueillais un moment dans la nuit, ici à Berkeley, je le ferais en pensant, comme souvent, à tous ceux qui ont été piégés dans cette épouvantable boucherie, Français, Allemands, Russes, Anglais, Américains, Africains, et les autres. "À tous ceux qui sont morts, hommes et femmes", comme disait Lazare Ponticelli.
Je le ferais au côté de mes amis allemands, avec qui je travaille à Berkeley, en ce moment, sur les mathématiques, cette merveille universelle, cette dentelle de la civilisation, antidote de toutes les conneries nationalistes.
Je le ferais en pensant aux quelques rares européens qui ont eu le courage et la lucidité de s'y opposer. En pensant à Rosa Luxemburg par exemple, et à Jean Jaurès.
Et pour mes deux grands-pères, partis fleur au fusil, revenus parce qu'ils avaient "simplement eu d'la veine et puis voilà", et qui cinquante ans après ne pouvaient encore pas parler de cette horreur.
Si par malheur ils survivaient
C'était pour partir à la guerre
C'était pour finir à la guerre
Aux ordres de quelque sabreur
Qui exigeait du bout des lèvres
Qu'ils aillent ouvrir au champ d'horreur
Leurs vingt ans qui n'avaient pu naître
Et ils mouraient à pleine peur
Tout miséreux oui notre bon Maître
Couverts de prètres oui notre Monsieur
Demandez-vous belle jeunesse
Le temps de l'ombre d'un souvenir
Le temps de souffle d'un soupir
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
Jacques Brel.

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