Oui, l'humiliation est inadmissible. L'humiliation est, au plein sens du terme, inhumaine. Quel que soit l'être humain, quel que soit le crime ou l'horreur dont il est ou non responsable, l'humilier est un interdit absolu. On ne doit même pas avoir à préciser que c'est «a fortiori interdit tant qu'il est présumé innocent»– puisque de toute façon c'est un interdit, point.

Oui, les images, la vindicte, la mise en scène organisée par la police new-yorkaise sont horribles, répréhensibles, répugnantes, quelles que soient leurs motivations.

Oui, quelle qu'en soit l'issue, l'affaire est un épouvantable drame pour la famille de DSK, pour ses proches, et pour lui, coupable ou non. Notre tristesse, notre dégoût, à tous, à des degrés divers, sont immenses.

Mais cette affaire est aussi un drame pour tout un peuple, un drame politique, et donc un drame sur lequel il faut réfléchir, dont il est absolument nécessaire de tirer quelques conclusions, dont il faut parler clair.

C'est d'abord un drame car l'obstination première des «amis de DSK» à clamer d'emblée son innocence absolue jusqu'à en oublier de dire ne serait-ce qu'un mot de la plaignante (peut-être, elle, victime d'une horreur) a contribué à aggraver l'image de l'oligarchie «à qui tout est permis et tout pardonné». On sait à qui cette image de la «classe politique» profite. De plus, cet oubli n'est pas seulement une erreur tactique, il est une faute morale et politique, grave. Le parti «socialiste» doit avoir quelque chose à dire sur une femme de chambre qui se plaint d'avoir été violemment agressée par un riche et puissant client.

Et puis c'est un drame car une affaire «DSK avec le sexe» était prévisible –même si on n'attendait pas un tel degré de gravité, même s'il faut encore attendre sa défense pour en mesurer l'ampleur. Oui, prévisible. Et oui, les dirigeants du Parti socialiste ont fermé les yeux sur ce danger, que quelques-uns avaient pourtant pointé.

Ils ont fermé les yeux pour des raisons de stratégie, de ligne et d'espoir politiques, de sondages, de compétence, bref, toutes sortes de raisons qu'il est inutile d'énumérer et de commenter.

Mais ils ont aussi fermé les yeux pour des raisons plus subtiles, plus culturelles, plus «françaises» (ou «latines»?), des raisons qui tiennent aux rapports hommes-femmes, au sexe, à nos traditions, modes de pensée, réflexes, angles morts. Ces raisons, je voudrais les examiner un peu ici.

Ils ont fermé les yeux, nous dit-on, parce que les infidélités conjugales, les attirances sexuelles entre adultes consentants, la vie privée, sont encore protégées en France, et n'ont heureusement pas d'influence sur la politique. Si c'était cela, si ce n'était que cela, alors oui, bien sûr, on a eu raison de «se taire». Dieu, ou plutôt laïcité et République merci, l'affaire Lewinsky ne pourrait pas se produire en France, où les hommes et femmes politiques n'ont pas à rendre de compte sur leurs vies privées, leurs préférences sexuelles, leurs obsessions ou leurs fétichismes. Qu'ils ou elles «trompent» leur «légitime» n'a rien à voir avec leur compétence, leur engagement et leur honnêteté politiques, et ne regarde qu'eux. Oui, d'accord, un «libertin» président de la République, pourquoi pas? Je me fiche bien qu'il soit ou non libertin, voilà tout, ce n'est pas le sujet.

Mais il ne s'agit pas que de cela. Il s'agit, en un raccourci un peu brutal, du rapport entre la drague et le harcèlement, entre la séduction et la lourdeur, entre le désir exprimé et la violence.

Ce rapport n'est pas simple, ou plus précisément ce sont les frontières qui ne sont pas simples à définir. Aux USA, on a précisé juridiquement des frontières qui nous paraissent souvent délirantes, et c'est aussi sur ce point qu'on avait mis en garde DSK. Mais cette question n'est pas qu'un problème juridique, c'est aussi, surtout, un problème moral, que je veux aborder.

La question de «la frontière» est en général un faux problème. Déterminer à partir de combien de cheveux un homme est, ou non, chauve, n'a pas de sens; par contre, en général, on sait dire s'il est ou non chauve. Eh bien, où exactement s'arrête la drague admissible et où commence le harcèlement, je ne sais pas; mais quand il y a harcèlement, on le sait: l'agresseur et la victime le savent.

Quand Brassens écrit: «Elle m'a dit d'un ton sévère / qu'est-ce que tu fais là / mais elle m'a laissé faire / les filles c'est comme ça», il est bien sûr d'un côté de la frontière, celui du désir qui s'éveille en s'exprimant contradictoirement, du côté de l'intimité d'un amour qui va se faire, à deux. Mais quand une députée socialiste raconte qu'elle garde un très mauvais souvenir, lors d'une rencontre avec DSK, «d'une tentative de drague très lourde, très appuyée», là nous sommes de l'autre côté de la frontière, celui où l'homme tente d'imposer à la femme ce qu'elle ne veut pas, ce côté où le sexe se fait «à un» –donc n'a plus rien à voir avec un désir partagé.

Bien sûr, elle peut «vouloir» et néanmoins dire non, comme le chante Brassens. Mais l'homme sait, sent, si elle veut «peut-être», ou si elle ne veut «pas du tout». Il y a même des situations encore plus ambigües, et encore plus terribles, où la femme (souvent quand elle a déjà subi des agressions de ce genre, ou quand l'homme est un supérieur hiérarchique) «se laisse faire», par traumatisme, par auto-mépris, par peur, que sais-je. L'autre comprend qu'elle «se laisse faire», et s'il refuse de le voir, s'il s'abrite dans le déni, il passe alors de l'autre côté, il devient un agresseur. Oui, on peut agresser et humilier quelqu'un qui ne résiste pas (pensez à la scène chez les libertins dans le film «Venus Noire»!). Nous, hommes et femmes, savons bien tout cela, non ?

Cet autre côté de la frontière, c'est celui où l'homme cesse d'être un «partenaire» pour devenir un harceleur, voire un agresseur. C'est celui où on touche un sein, où on met une main sous une jupe, ou même simplement on prend la main de quelqu'un qui ne le veut pas, et qui souvent le dit ou le manifeste clairement. C'est celui où commence déjà une forme de violence.

Ce n'est pas de la «drague», cela, mes amis. Ce n'est pas de la «séduction», même «appuyée». Et encore moins de l'amour des femmes ou du libertinage. C'est un comportement agressif, irrespectueux, parfois dégueulasse.

Qui ne mérite ni sourire complice, ni admiration, ni indulgence, mais bien plutôt de la réprobation, voire du mépris, même si la loi française est moins rigoureuse que l'américaine sur ces points.
Or il semble bien, et vous le savez, que DSK se soit souvent trouvé, avec des femmes variées, de ce côté-là de la frontière. Et c'est sur ce genre de comportement (qui, encore une fois, et quoi que vous en disiez, n'a plus rien à voir avec «un amour excessif des femmes» mais en est l'exact contraire) qu'il n'aurait pas fallu fermer les yeux.

Il ne faut plus fermer les yeux, où qu'il se produise –et beaucoup de femmes savent qu'il se produit souvent, dans bien des milieux»–, surtout si on est «socialiste» et qu'on prétend changer le monde… L'humiliation, qui nous a tant touché devant les images de New York, elle est aussi imposée à une femme qu'on cherche à forcer. Puisse ce drame contribuer à faire évoluer les mentalités en cette matière.
Certes, un harceleur n'est pas un violeur, et je ne m'attendais pas à cette épouvantable histoire du Sofitel. Mais, comme beaucoup, je craignais un problème, dans ce pays, les USA, où les frontières sont si étroites; et pendant la campagne, où tous les coups (et les témoignages) auraient été permis.

Ce qui s'est passé précisément avec la jeune femme à New York, nous n'en savons encore rien. Mais voyez-vous, de toute façon, cela a l'air grave. En nier la gravité, se fermer les yeux devant la réalité, ne changera pas le monde, et ne rendra pas moins pénible l'épreuve imposée à DSK, quoi qu'il ait fait.

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