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Billet de blog 18 mai 2021

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Dans un hôtel particulier du 7ème arrondissement de Paris

Le « Centre de recherche Lagrange en mathématiques et calcul », financé par la société Huawei, s'est installé à Paris. Dans un contexte de sombres perspectives pour nos jeunes chercheurs, il est tentant de saluer la création du centre Lagrange. Mais au vu du rôle joué par Huawei dans la répression au Xinjiang nous demandons à nos collègues de ne pas participer aux activités de ce centre.

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À l’automne 2020 s’est installé dans un hôtel particulier du 7ème arrondissement de Paris le Centre de recherche Lagrange en mathématiques et calcul. Ce centre, entièrement financé par la société Huawei « va regrouper une trentaine de scientifiques, dont une dizaine d’internationaux. Ils auront la chance d’évoluer dans un écosystème unique, celui de l’Ile de France qui compte à la fois la plus grande concentration de mathématiciens au monde et les meilleures universités en la matière. » Les domaines dans lesquels les recherches de ce centre seront effectuées sont les mathématiques et l’informatique.

Huawei, société chinoise créée en 1987, est aujourd'hui un mastodonte industriel, avec 197 000 employés, un chiffre d'affaires de 136 milliards de dollars et un bénéfice net de 9,88 milliards en 2020. La structure opaque de son capital suggère qu’elle est contrôlée par le gouvernement de la République populaire de Chine. C'était au début de 2020 le premier producteur de smartphones, ainsi que d'équipements pour les réseaux de télécommunication, dans le monde. Leur technologie repose sur un effort très important de recherche et développement effectué dans 21 centres situés dans de nombreux pays.     

La forte implantation de cette société en France est tout sauf inspirée par un objectif altruiste de développement des connaissances. Il s’agit pour elle de relations publiques, de contrats, mais aussi de bénéficier de nos compétences scientifiques. Or Huawei est un acteur majeur des outils de surveillance mis en place par le gouvernement chinois partout en Chine, et tout particulièrement dans la région autonome du Xinjiang, majoritairement peuplée par des ethnies non-Han, en particulier Ouïgours ou Kazakhs, de religion musulmane.

Après des troubles (1997-2013) dus à la politique de sinisation, une campagne systématique de répression a été lancée par le gouvernement chinois en 2014. On estime que jusqu’à un à deux millions d’habitants des « minorités » turques de la région ont été internés depuis 2017 dans des camps de détention de masse appelés « camps de rééducation politique », dont l’existence est maintenant bien documentée. Dans ceux-ci, les détenus sont soumis à une propagande visant à briser tout lien avec leur culture et leur religion, incluant l’interdiction de leurs langues, la destruction de mosquées ou de cimetières ainsi qu’un endoctrinement forcé. De nombreux cas de torture ou de traitements inhumains ont été rapportés : détenus roués de coups, enchaînés, suspendus au plafond, privés d’eau ou de nourriture, ou de sommeil. Des détenus ou ex-détenus sont soumis au travail forcé dans l’industrie du coton.

Ces mesures de répression sont encadrées par un effort massif de surveillance : collecte étendue à toute la population des données biométriques (ADN, empreintes digitales, scan de l’iris, type sanguin), collecte des données digitales (téléphones), outils de reconnaissance faciale. Huawei est directement impliquée dans ce dispositif par un contrat avec la région autonome du Xinjiang.  

Dans le contexte d’un effort très insuffisant de recherche et développement en France, et de sombres perspectives pour nos jeunes chercheurs, il est tentant de saluer la création du centre Lagrange. Nous nous réjouissons de l’essor des mathématiques chinoises au plus haut niveau, et   nous sommes évidemment favorables à la coopération scientifique avec nos collègues chinois.

Mais au vu du rôle joué par Huawei dans la répression au Xinjiang et potentiellement partout en Chine, nous appelons les mathématiciens et informaticiens déjà engagés à se retirer de ce projet. Nous demandons à tous les chercheurs et chercheuses de ne pas participer aux activités de ce centre, comme nous-mêmes nous y engageons. 

Nicolas Bergeron, Professeur, Ecole Normale Supérieure de Paris 

Michel Broué, Professeur émérite, Université de Paris 

Pierre Cartier, Directeur de recherche émérite, CNRS

Antoine Chambert-Loir, Professeur, Université de Paris

Laurent Clozel, Professeur émérite, Université Paris-Saclay

Frédéric Hélein, Professeur, Université de Paris

Isabelle Gallagher, Professeure, Université de Paris,  ENS Paris

Jean-Louis Krivine, Professeur émérite, Université de Paris

Joël Merker, Professeur, Université Paris-Saclay

 Bertrand Rémy, Professeur, Ecole Polytechnique

 Pierre Schapira, Professeur émérite, Sorbonne Université

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