À nos amis de gauche qui deviennent fous, 2

Ce titre (« À nos amis de gauche qui deviennent fous ») est celui d'un article paru dans Le Monde du 18 avril 2002. Je trouvais « fous » ceux qui se préparaient à disperser leurs voix plutôt que de se concentrer sur le vote Jospin. Aujourd'hui la « folie » dont je parle n'est pas de même nature. On devient fou de déception, fou d'incertitude, voire fou d'inquiétude. Et aussi, fou de devoir encore et encore voter « contre », fou de se demander si « être contre » nécessite ce vote crève-cœur.

Dans mon apostrophe d'aujourd'hui, nulle agressivité, nul jugement. ll y a beaucoup trop d'insultes de toutes parts du côté des adversaires du Front National, trop de procès d'intention, trop de mauvaise foi, trop de coups, trop d'incompréhensions. Ce n'est pas le moment. Le moment est grave.

Je vais essayer de vous expliquer, calmement, le plus clairement possible, pourquoi je pense qu’il FAUT voter contre le Front National. Voter contre, c’est voter « contre », donc mettre un bulletin Macron dans l’urne. C’est en tout cas ce que je vais faire : ce sera sans enthousiasme, et sans « front républicain ». Je ne chanterai pas « Brigitte ! Brigitte ! », je préfèrerais crier « Fraternité, Égalité » et aussi « Démocratie ». Je ne renierai pas ce que j’écrivais en 2002 : « Souvenez-vous : les ordures sont ramassées, le SAMU fonctionne, l'école est gratuite et obligatoire, l'électricité arrive dans tous les foyers. Tout cela est un petit miracle de la civilisation humaine, et l'avenir n'est pas garanti. Il y a des pays où, lorsque quelqu'un tombe dans la rue, on commence par lui faire les poches pour vérifier s'il est solvable... La civilisation est fragile devant la brutalité inhumaine des méthodes des mondialistes libéraux. »

Mais voilà : je préfère être dans l’opposition sous Macron que sous Le Pen. Je ne devrais pas avoir à écrire cela, mes amis, les gens. Il ne faut pas avoir la mémoire courte. Le Front National est un parti dont l'histoire plonge ses racines dans la collaboration, le nationalisme ringard et nauséabond, le racisme. Quoiqu’ils en disent parfois, quoiqu’ils mentent souvent. La triade « peuple, État, chef ». Les régimes « autoritaires ». Les tortionnaires. 

De Le Pen père, on connait quelques déclarations terribles. On ne les connait pas toutes. En 1993, Jean-Marie Le Pen a remercié pour leur action les généraux argentins dont la dictature militaire, de 1976 à 1983, a fait près de 10.000 tués et disparus.Auparavant il avait dit « son respect et sa sympathie pour Franco », et à sa mort avait précisé qu’il était « l’un des chefs d'état les plus remarquables du monde ». De l’épouvante chilienne, il a déclaré : « Pinochet et l'armée chilienne ont sauvé leur pays ».

Mais si Le Pen père est un chaînon, un lien essentiel entre l’extrême-droite, les fascismes d’autrefois et le Front National d’aujourd’hui, il n’y a pas que lui. Les références cachées, les nostalgies actives des militants du Front National d’aujourd’hui ont été décrites, documentées, par des journalistes courageux, par des enquêteurs précis — elles sont positivement effrayantes, comme l’est l’entourage proche de Marine Le Pen, comprenant des anciens « rats noirs » du GUD (https://www.groupeuniondefense.fr) et des amis de Bachar El Assad. Elle « n’a pas l’air »  d’extrême-droite ? Ses amis, son histoire, ses références, son parti et ses cadres le sont pour elle.

L’historien Zeev Sternhell recommande de dégager le dénominateur commun des mouvements se réclamant du fascisme, mais aussi de ceux qui, tout en déclinant la référence, font bel et bien partie de la famille. La concordance d’une solution autoritaire, d’une mise en avant du nationalisme et de la xénophobie, du recours à une personnalité providentielle adossé à des mouvements de masse capables de mobiliser les perdus et les exclus pour les dresser les uns contre les autres, voilà des éléments communs à tous les fascismes. 

Notre histoire récente est marquée par un énorme basculement mondial vers de nouvelles formes brutalisantes, à tendances dictatoriales, en Hongrie, en Pologne, en Inde, en Turquie, en Russie. Alors je cite ceci, tout particulièrement pour Jean-Luc Mélenchon et sa magnifique campagne : « Dans la lutte contre le fascisme, nous sommes prêts à faire un front unique avec le diable et sa grand-mère » — Trotsky, en 1931 pressentait le danger. Je ne crois pas que les authentiques démocrates français soient le diable, ni même sa grand-mère. 

Oui, « la civilisation est fragile devant la brutalité inhumaine des méthodes des mondialistes libéraux, » et oui, cinq ans de plus de cette politique peuvent encore aggraver les dégâts, jusqu’à rendre inéluctable l’arrivée des brutes au pouvoir. Oui, violence, celle faite aux 9 millions de Français qui vivent en dessous du seuil de pauvreté. 

Mais voyons : est-ce une raison pour hâter la catastrophe et permettre au Front National d’arriver au pouvoir plus vite — soit en le laissant élire maintenant, soit en le laissant atteindre un score élevé ? Je ne comprends pas la logique de ce « raisonnement », et je ne la comprends pas parce que ce raisonnement n’en est pas un : il est juste un cri de colère — mais un cri dangereux.

Et, pardonnez-moi les amis, il est stupide. Car dans ce que j’ai rappelé au sujet des brutes, il manque ceci : ils se présentent  toujours comme « sociaux », exprimant les besoins des déshérités. Les National-Socialistes. Qui soutenaient la grève des traminots de Berlin en 1932. Ils mentaient, ils mentent. Monumentalement. Terriblement. En Amérique Latine, Le Pen père mettait en garde contre « le mondialisme, un danger de l'humanité », et affirmait que « cette idéologie matérialiste et économiste » était « une nouvelle religion » qui prétendait « établir un gouvernement mondial sur la ruine des nations ».  Les mouvements fascistes sont capables d’une grande souplesse tactique, pour ne pas dire de contorsions étonnantes. Quand Marine Le Pen soutient Syriza en Grèce contre « le totalitarisme de l’Union européenne et de ses complices, les marchés financiers », cela provoque une certaine stupeur au sein même des troupes frontistes.

Et Donald Trump ? Trump le milliardaire à bobards, ne s’est-il pas présenté comme social, le Président des petites gens ? Avant de s’acharner à priver de soins médicaux des millions de petites gens, avant d’engranger (hier) une réforme des impôts « tout pour les riches », — et souvenez-vous de la piteuse attente de Marine Le Pen dans la Trump Tower…

En ce qui me concerne, et m’appuyant sur l’Histoire, je pense que l’arrivée au pouvoir des brutes serait bien plus terrible encore que ce que nous avons subi. Et, oui, je pense que Le Pen est pire, bien pire, que Macron. C’est pourquoi tout comportement politique aboutissant à accélérer la venue au pouvoir du Front National est une catastrophe. Nous avons besoin d’espace, politique, démocratique, pour nous défendre, nous reconstruire, nous réunir enfin. Mon vote du 7 mai répondra aussi à la question  : « Quel résultat de ce vote nous permettra demain de mener au mieux (au moins pire) la bataille indispensable ? »

Là encore, une si terrible et si juste prédiction de 1931 : « Si le fascisme arrive au pouvoir, il passera comme un tank effroyable, sur vos crânes et vos échines. »

Mon article de 2002 dans Le Monde, à trois jours du 21 avril, date du premier tour, est à retrouver ici (sur abonnement).

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