Michel Broué
Mathématicien
Abonné·e de Mediapart

21 Billets

0 Édition

Billet de blog 26 juin 2017

Manque de style

« J’espère de tout cœur que l’Assemblée Nationale acceptera la lavallière de Villani et la non-cravate de Ruffin » : cette phrase a été coupée (bon, disons le mot juste, censurée) dans le journal Les Échos. Parce que ce journal « s'efforce de faire le moins de publicité possible à ce personnage ». Ce personnage ? Vous avez deviné, si vous avez vu Merci Patron. C'est ainsi.

Michel Broué
Mathématicien
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Il y a quelques années, on m’avait demandé d’assurer une chronique dans Les Echos. Autour des mathématiques, environ tous les deux ou trois mois. J’en ai publié vingt, en toute liberté, sur les sujets de mon choix, avec la seule contrainte de remettre un texte d’au plus 2100 signes caractères compris.

J’ai envoyé la vingtième jeudi dernier, pour parution ce lundi. Elle faisait 2096 signes caractères compris. Le responsable de la rubrique s’en est déclaré, comme à son habitude, tout à fait satisfait, et m’a proposé comme titre « un matheux à l’assemblée », ce que j’ai accepté. J’avais écrit la chronique en réaction à l’apostrophe de Mélenchon adressée aux intellectuels, chercheurs, et au « matheux ».

La chronique se terminait par des considérations de Guy Debord sur le style (« on est facilement devenu coupable d’avoir du style »), et se concluait par la phrase suivante :

« J’espère de tout cœur que l’Assemblée Nationale acceptera la lavallière de Villani et la non-cravate de Ruffin. »

La chronique vient de paraître. Amputée de cette dernière phrase. Amputée, sans m’avoir consulté, ni même informé. Je ne m’étendrai pas sur le caractère complètement inhabituel de ce comportement, ni sur sa grossièreté. Mais le pourquoi me taraude.

Bernard Arnault, propriétaire des Echos, était le sujet principal du film « Merci Patron » qui a rendu célèbre Ruffin. Serait-ce qu’il est interdit, dans un journal possédé par Bernard Arnault, de faire référence avec un égal respect à Cédric Villani et à François Ruffin ? Ou qu’un membre de la rédaction se sente obligé de l’interdire ? Est-il possible que là soit la raison de cette coupe ? Sérieusement ?

Mais sinon ?

P.S. Après avoir rédigé ce billet, je reçois à l’instant, du rédacteur en chef, une réponse à ma protestation envoyée dès ce matin. Il y écrit :

« [•••] J’ai en effet pris la liberté de couper cette phrase pour la simple raison suivante : François Ruffin passant le plus clair de son temps à dénigrer notre journal dans des termes qui ne sont pas de l’ordre du débat — légitime — mais systématiquement caricatural, nous nous efforçons de faire le moins de publicité possible à ce personnage. Je reconnais que j’aurais dû vous en avertir. [•••] »

Je pense donc avoir le droit d’écrire en conclusion, comme je le fais parfois ailleurs : « C.Q.F.D. ». 

P.P.S.  Le billet a été rédigé ce matin tôt. Le post-scriptum a été rajouté à midi, et le billet publié sur ce blog juste après.

Ce soir vers 18h30 j'ai pris connaissance du communiqué suivant de la SDJ des Echos. Merci aux journalistes, qui défendent leur métier, donc nos libertés.

Le communiqué de la SDJ des Echos

=======================

Voici la chronique non amputée :

Drôle de statut des mathématiques aujourd’hui : elles fascinent et elles repoussent, on les admire et elles inhibent. On les sait partout, du smartphone à la table de chirurgie, des sondages aux engins spatiaux, et on se targue d’en ignorer tout. En cause : le rôle excessif dévolu aux mathématiques dans la sélection scolaire, l’aspect rasoir de leur enseignement perçu comme sans rapport avec le « réel » — à l’opposé de ce que sont les mathématiques : « subversives » disait Laurent Schwartz, « le seul domaine où l’élève peut prouver à son maitre qu’il a tort » disait mon grand-père instituteur, « le langage des lois de la Nature » disait Galilée, « déraisonnablement efficaces » disait un Nobel de physique.

L’un des mérites de Cédric Villani est d’avoir utilisé l’amplificateur médiatique fourni par la Médaille Fields pour faire mieux connaître les mathématiques, joies et merveilles ; en somme « rendre des comptes » (devoir démocratique s’il en est) sur le travail des mathématiciens. Et pour cela il mérite notre reconnaissance. Il s’est engagé sur bien d’autres sujets, en dirigeant un Institut, en agissant pour que, soixante ans après, soit connue la vérité sur l’assassinat de Maurice Audin. Pas un « dans la lune ».

Bien sûr, l’amplificateur médiatique déforme un peu : la Médaille Fields, gage prestigieux d’un travail de tout premier plan, n’est pas « le Nobel des Maths » (vaudrait mieux comparer alors au prix Abel), Cédric Villani est un merveilleux mathématicien dont ses collègues ne disent pas qu’il est « le plus grand » : les mathématiques nous montrent plein de domaines où il n’y a pas de « meilleur », « plus important », « plus haut », que sais-je : l’Australie est-elle « en-dessous de la France » sur le globe terrestre ?

Mais il est reconnaissable entre tous, dans cette société du spectacle. Comme disait Guy Debord : « on est facilement devenu coupable d'avoir du style, là où il est devenu aussi rare de le rencontrer que la personnalité elle-même ». J’espère de tout cœur que l’Assemblée Nationale acceptera la lavallière de Villani et la non-cravate de Ruffin.

======================= 

Les 19 chroniques précédentes sont disponibles, sous forme de fichiers pdf, à l'adresse suivante :

https://webusers.imj-prg.fr/~michel.broue/Echos/

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

Les articles les plus lus
Journal — Violences sexuelles

À la Une de Mediapart

Journal — International
Comment les Chinois ont corrompu les Kabila pour un contrat minier géant
Une société-écran, alimentée par deux sociétés d’État chinoises détentrices du plus gros contrat minier de l’histoire de la RDC, a versé au moins 30 millions de dollars à la famille et au premier cercle de l’ancien président Joseph Kabila. Sa famille a aussi obtenu en secret des parts dans l’autoroute et le barrage liés à la mine.
par Yann Philippin et Sonia Rolley (RFI)
Journal — International
Des millions volés à l’État ont financé un retrait de cash par le directeur financier de Kabila
L’entreprise congolaise Egal, qui a détourné 43 millions de dollars de fonds publics en 2013, en a reversé 3,3 millions sur un compte de la présidence de la République de RDC afin de compenser un retrait d’espèces effectué par le directeur financier du président Joseph Kabila.
par Yann Philippin
Journal — International
Russie : pourquoi le Kremlin veut en finir avec Memorial
L’historien Nicolas Werth explique les enjeux de la possible dissolution, par la justice russe, de l’ONG Memorial. Celle-ci se consacre à documenter les crimes de la période soviétique, mettant ainsi des bâtons dans les roues du roman national poutinien.
par Antoine Perraud
Journal — France
Mosquée « pro-djihad » : au Conseil d’État, le ministère de l’intérieur se débat dans ses notes blanches
Vendredi 26 novembre, le Conseil d’État a examiné le référé de la mosquée d’Allonnes (Sarthe), qui conteste sa fermeture pour six mois ordonnée par arrêté préfectoral le 25 octobre. Devant les magistrats, la valeur de feuilles volantes sans en-tête, date ni signature, a semblé s’imposer face aux arguments étayés de la défense. Compte-rendu.
par Lou Syrah

La sélection du Club

Billet de blog
« L’Héroïque Lande - La Frontière brûle » : des vies électriques
[Archive] «L'Héroïque Lande. La Frontière brûle», réalisé par Elisabeth Perceval et Nicolas Klotz, renverse les attendus d'un film «sur» La Jungle de Calais, pour sonder les puissances politiques et sensibles du cinéma, avec des images qui s'imaginent depuis une Zone et avec ses fugitifs.
par Robert Bonamy
Billet de blog
Avec le poids des morts
« Chaque famille, en Côte d'Ivoire, par exemple, est touchée. Tu vois le désastre, dans la mienne ? On assiste à une tragédie impensable ». C. témoigne : après un frère perdu en Libye, un neveu disparu en mer, il est allé reconnaître le corps de sa belle-sœur, dont le bateau a fait naufrage le 17 juin 2021 aux abords de Lanzarote, à Orzola.
par marie cosnay
Billet de blog
« Murs de papiers »
[Archive] Olivier Cousin, dans son dernier film, nous donne à voir ce qu’est la vie des sans-papiers à travers une permanence d’accueil de la Cimade : des chemins de l’exil aux mille dangers, des parcours du combattant face à une administration française kafkaïenne, la fin de la peur et l'espérance en une vie meilleure, apaisée.
par YVES FAUCOUP
Billet de blog
« Atlantique », un film de Mati Diop
Des jeunes ouvriers au Sénégal ne sont pas payés depuis plusieurs mois rêvent de partir pour l’Europe au risque de leur vie. Ada, amoureuse de l’un de ces hommes, est promise à un riche mariage contre son gré. Les esprits auront-ils raison de ces injustices ?
par Cédric Lépine