Salut, et respect

Louis Astre, Loulou pour ceux qui l'aimaient, « bloc de notre histoire, syndicaliste, laïque, et internationaliste », est mort le 27 octobre. Tristesse, nostalgie déjà, mais tant de fierté et de tendresse pour ce qu'il fut.

Louis Astre, figure marquante du syndicalisme français dans la deuxième partie du XXème siècle, est mort mardi dernier. Nous sommes amis proches depuis 45 ans. On m'a parfois demandé qui il était pour moi : un père de substitution, mon grand frère, mon camarade ? Il était « Loulou ».

Je devais avoir dix ans quand je l'ai vu pour la première fois. Mon père, à qui je rendais visite pendant des vacances scolaires, m'avait emmené au siège « du  syndicat » et m'avait annoncé que j'allais rencontrer quelqu'un qui portait bien son nom : Loulou s'appelait *Astre*, et oui, il était beau, et rayonnait !

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Je ne l'ai revu que dix-huit ans plus tard : je m'occupais alors activement de la campagne Pliouchtch (voir les articles de François Bonnet sur la dissidence soviétique parus cet été) et il me fallait prendre contact avec un des dirigeants de la FEN. Ce fut alors le départ d'une longue et exigeante collaboration politique. Difficile parfois pendant la mise en route : le souci de précision de Loulou — précision des analyses, des mots, des attitudes — le menait parfois à ce qu'il m'est arrivé de ressentir comme de la suspicion. Je le lui ai dit, et c'est sans doute notre commun souci de précision qui a transformé ces accrochages en une confiance littéralement extra-ordinaire. Son autorité, son expérience, sa force, l'ont amené à jouer un rôle de tout premier plan dans cette campagne, exceptionnelle par son développement et ses conséquences.

Loulou est au centre-gauche, la tête devant la bouche de Pliouchtch Loulou est au centre-gauche, la tête devant la bouche de Pliouchtch
Cette collaboration fut surtout le départ d'une relation personnelle unique. Nous nous sommes aimés, engueulés, retrouvés. Il était malin, emmerdant, fort, émouvant, tyrannique, exigeant, aimant. Il fascinait les enfants 
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et attrapait avec eux les lézards au lasso avec un long brin d'herbe (je l'ai vu !).

Fascinant, Loulou l'était par son goût des mots. Tous ceux qui l'ont approché ont été frappés par son éloquence, son vocabulaire, sa faconde bien campée sur un reste d'accent ariégeois. Mais il y avait beaucoup plus que de l'art oratoire chez lui. Le verbe, pour Loulou, était indissociable de rigueur intellectuelle — je lui disais parfois qu'il était comme un mathématicien, il ne pouvait pas discourir sur un mot dont il n'avait pas une définition précise — et, plus que tout, son amour, sa jouissance des mots, de leurs sons, de leur sensualité, de l'intelligence et de l'humour qu'ils suscitaient en lui, faisaient de lui un tribun unique. Tribun, il pouvait l'être devant des milliers de personnes (il lui arriva de tenir le crachoir d'un congrès pendant près de quatre heures, à la demande de ses amis politiques) mais aussi dans sa petite cuisine en faisant cuire un poisson, en commentant la cuisson, puis la pêche, puis le vin... Et puis tout à coup, il y a quelques semaines, le voici qui se met à réciter Robert Desnos à deux visiteurs :

Une fourmi de dix-huit mètres
Avec un chapeau sur la tête
Ça n'existe pas ça n'existe pas

Une fourmi traînant un char
Plein de pingouins et de canard
Ça n'existe pas ça n'existe pas

Une fourmi  parlant français
Parlant latin et javanais
Ça n'existe pas ça n'existe pas ?

Et pourquoi pas ?

« Irrévocablement rétif à toute forme d'oppression »écrit Luc Bentz. Ô combien : toute sa vie il l'a combattue frontalement, qu'elle soit coloniale, raciste, patriarcale, religieuse, arbitraire, autoritaire, ou simplement stupide. Son intransigeance  face au stalinisme a contribué de façon essentielle à sauver, parfois, l'honneur d'une partie de la gauche française. Dans le même temps, il a défendu les Basques contre Franco, combattu pour Angela Davis, travaillé des années durant pour le Chili écrasé par Pinochet et la CIA — ah, sa relation avec Beatriz Allende... —

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soutenu le peuple Sahraoui, la paix au Vietnam... 

Il faut lire sa notice dans Le Maitron pour mesurer son œuvre de militant, immense. Ce fils d'instituteurs de l'école publique, ce responsable des questions laïques à la FEN pendant une vingtaine d'années, a incarné la laïcité, dans son souci de respect et d'égalités de toutes et de tous. Comme le résume mon ami Vincent Présumey : Astre fut un « bloc de notre histoire, syndicaliste, laïque, et internationaliste ». 

Beaucoup de responsables politiques se méfiaient de son indépendance. On sait peu que, membre du cercle restreint autour de François Mitterrand pendant la campagne présidentielle de 1974, il mit fin, en février 1975, à sa relation personnelle avec Mitterrand. Il se trouve que Mitterrand avait annoncé, sans l'accord de Astre, que ce dernier serait son représentant personnel auprès du secrétaire général de la FEN. Loulou, par exigence de respect et souci d’indépendance syndicale, a dit non. Et s'il a accepté de recevoir la Légion d'Honneur sous le premier gouvernement de la présidence Mitterrand, il n'en a pas moins traité de « blanc-becs qui ne l'impressionnaient pas » le Premier Ministre et les autres membres du gouvernement qui s'étaient déplacés pour la cérémonie — sous les vivats d'un groupe d'instituteurs ariégeois qui, du fond de la salle, scandaient : « Vas-y Loulou ! ». S'il fut membre du Conseil économique et social, et même du conseil d'administration d'Elf-Aquitaine, il a passé les trente dernières années de sa vie, avec sa retraite de professeur comme seule ressource, dans un petit appartement de location, loin, bien loin, des mandats rémunérateurs, accumulations de retraites, et reniements de tant d'autres. 

« Mon Prince », l'appelait son copain le serveur du restaurant en face de chez lui, où il allait encore pour recevoir ses amis il y a quelques mois.

Salut, et respect, mon Loulou.

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