SUITE et FIN: Bilan CE2 d' Aya : Approche personnelle partielle et partiale.

Aya est trop lente, mais elle a appris beaucoup de chose ! Bilan scientifique, climatique, psychologique et philosophique de l'année de CE2. "C'est difficile pour l’École d'attendre : les cycles, les classes, les évaluations... le temps de l’École est un temps pressé, les enseignants sont pressés de terminer le programme, les parents sont pressés que leurs enfants apprennent à lire… "

"Aya a réalisé un semestre très satisfaisant. Elle est à l’aise dans tous les domaines, et sa participation orale est excellente. Il faut poursuivre sur cette voie, en essayant toutefois de faire des efforts au niveau du rythme de travail qui est très lent."

Aya est lente, très lente, trop lente ?

 Cette année de CE2 a été une année importante dans la vie d’Aya.

En luttes acharnées et en conflits virulents depuis la GS avec ses copines pour sauver le Père Noël, elle a lâché l’affaire en décembre 2018.

J’avais été depuis la GS, plusieurs fois pris à parti :

- Dis papa, c’est vrai que le Père Noël c’est les parents ?

J’esquivais chaque fois.

- Qu’est ce que tu en penses ?

- Moi je crois qu’il existe !

- Bon, il existe alors !

Cette année là, elle a lâché l’affaire.

- Papa, je le sais, le Père Noël, c’est les parents !

- Bon, c’est les parents :

Père Noël et Mère Noël, ou Parent 1 Noël et Parent 2 Noël .

Cette année a aussi été importante pour son père et les relations avec l’école.

Depuis le CP j’avais bien remarqué les difficultés d’Aya en lecture, les inversions et les confusions de lettres et de sons. Un premier bilan orthophonique avait été réalisé au CP en juillet 2017.

Une prise en charge ne semblait pas nécessaire, quelques conseils pour accompagner Aya et l’aider à automatiser sa lecture devaient suffirent.

Les difficultés d’Aya perduraient, en grande partie masquées par ses capacités de compréhension et son vif intérêt pour l’école et les apprentissages scolaires.

Je n’avais pas alerté l’école.

Un 2ème bilan a été réalisé au début du CE2 en octobre 2018 et le diagnostic était alors plus précis.

Dans l’analyse des mécanismes de lecture les scores étaient très faibles et, à ce niveau, pathologiques.

A l’oral le trouble phonologique était aussi présent.

Une prise en charge orthophonique était prescrite.

Je demandais un rendez vous avec son enseignante.

J’avais bien remarqué qu’Aya, en difficulté avec le déchiffrage, contournait parfois acrobatiquement la difficulté en contextualisant la lecture, ce que les orthophonistes appellent la fonction d’adressage.

Ses capacités divinatoires n’étaient pas toujours récompensées, mais elle avançait résolument dans sa lecture et rechignait souvent lorsque je l’interrompais :

- Aya, dis moi comment tu peux lire INCROYABLE, quand il y a écrit...INVRAISEMBLABLE ?

Parfois le faux sens dégénérait en contresens, invalidant la compréhension du texte.

- Aya, dis moi comment tu peux lire «  ILS SONT FOUS CES ROMAINS ! », quand il est écrit «  ILS SONT FOUS CES GAULOIS ! » ?

Dans ses acrobaties linguistiques les plus périlleuses, où la précipitation du sens pressenti enjambe joyeusement la difficulté du déchiffrage, elle me rappelait un souvenir :

Didier était un adolescent placé dans un IMPro ou j’exerçais comme enseignant spécialisé dans les années 80.

Il voulait résolument apprendre à lire et s’acharnait dans cette entreprise comme un insomniaque s’acharne à vouloir dormir.

Il fallait en permanence le calmer, le ralentir… et accepter ses déceptions souvent exprimées en crises de colère.

Il faisait beau, c’était un matin de printemps et Didier nous présentait ses exercices de lecture.

Le support était un cours du CNTE ( Enseignement à distance), spécialement adapté aux adultes .

Didier se lance dans un véritable parcours du combattant lecteur avec sa détermination et sa fébrilité habituelles.

Un exercice, illustré par une petite vignette représentant Nadine enlevant sa botte, consistait à lire un petit texte débutant par :

NADINE ENLÈVE SA BOTTE.

Didier, dans son effort toujours rouge écarlate, déchiffre péniblement :

NA- DI- NE… Nadine, dit il en relevant sa tête éclairée d’un large sourire satisfait.

EN- LÈ -VE …enlève !

SA ...sa !

Lui échappe alors, à son insu ou malgré lui :

CULOTTE !

Il me regarde sidéré, désemparé et accablé par le fou rire général contenu qu’il avait déclenché.

Il ne revint progressivement avec nous que lorsque, surmontant mon envie d’éclater de rire aussi, je lui précisais, impassible, que Nadine pouvait tout à fait enlever sa culotte mais qu’il était préférable et plus commode qu’elle enlevât d’abord ses bottes.

Le signal autorisant le fou rire général était donné et Didier y participa joyeusement.

Les préoccupations d’Aya sont différentes mais ses acrobaties linguistiques sont parfois hilarantes.

Lors de la rencontre avec son enseignante, je rendais compte du bilan orthophonique et insistais diplomatiquement sur la réalité des difficultés «  instrumentales » en suggérant de contraindre Aya à RALENTIR sa lecture afin de préserver la fonction de déchiffrage où elle était en difficulté.

J’informais l’enseignante que des séances de rééducation orthophonique étaient programmées chaque semaine.

Dans l’entretien l’enseignante remarquait la trop grande sensibilité d’Aya.

Très, trop sensible aux remarques critiques ou négatives… elle peut facilement pleurer quand on la gronde ou même lorsqu’elle a égaré un cahier et ne peut faire un exercice, par exemple .

C’est vrai, Aya est très sensible, elle est encore très «  immature » ou «  pas assez élève » dirait on à l’école.

Je lui relate l’affaire du Père Noël.

Nous sommes convenus que nous pouvions patienter et ce d’autant que les « résultats »  scolaires sont « très satisfaisants ».

Aya adore lire !

Nous avons déjà lu toute la série des Astérix !

Lecture en dialogue, je suis Astérix , elle est Obélix… et on alterne les dialogues des autres personnages .

Nous avons terminé la série des 37 volumes et on relie certain, je suis Obélix, elle est Astérix.

Aya a terminé ses séances débutées en octobre 2018 en décembre 2019.

Le bilan terminal consigne qu’elle est désormais dans la norme statistique.

Mais Aya est lente !

 Particulièrement lorsqu’elle écrit.

Elle n’écrit pas, elle dessine méticuleusement des lettres.

Et lorsqu’elle dessine, elle est aussi méticuleuse, soucieuse du détail, du coloriage.

Elle prend son temps !

Aya est lente !

Ou bien sont-ce ses origines africaines qui prennent chez elle l’ascendant ?

Cette année a été très importante pour la lecture.

 Cette année a été aussi une année  de réflexions scientifiques :

 Un samedi matin.
Aya me réveille tôt, trop tôt et m'assaille de questions.
J'en attrape une:
"Est ce que tous les animaux ont un cerveau ?"
La poule...oui
Le serpent ...oui
Le lézard...oui
Mais le ver de terre, non!
"Ah c'est pour ça qu'il gigote comme un idiot!"
Bon, accalmie...salle de bain, je me pèse: 74 .
ça va, c'est bon 74 kg.
Elle se pèse: 21.8
"Vingt et un dix huit kilo"
Non ! Et me voila expliquer 21 kg 800, plus que 21 et moins que 22....etc
Les euros et les centimes, elle connaît mieux, c'est plus simple.
Elle s'en fout, je pense qu'elle s'en fout d'autant plus qu'il y a aujourd'hui une fête avec ses copines a préparer. 
Accalmie. Café dans la cuisine.
Courte accalmie, elle revient:
-Je comprends pas !
Je pose mon café tout en songeant que je n'avais pas du tout envie ce samedi matin de me lancer dans une explication sur les nombres décimaux...
C'est même pas au programme du CE2!!
- je me suis pesée sur un pied et ça fait encore vint et un dix huit kg !
Bon on va préparer la fête.

 Cette année a aussi été une année de réflexions psychologiques :

 - Papa est ce que c’est vrai : « tel père, tel fils » ?

N’étant pas insensible à la crainte de mes enfants de me ressembler, je la rassurai en lui faisant remarquer qu’elle était ma fille.

Ça n’a pas marché et elle insista en me faisant remarquer qu’il ne fallait pas m’esquiver, l’heure et la question étaient graves  et our que je ne m’échappe pas elle reformula la question :

- Est ce que les enfants ont le même caractère que leurs parents ?

La demande se précisant, je m’esquivais encore en lui précisant qu’elle avait donc le choix entre son père et sa mère et qu’elle pouvait aussi prendre ce qu’elle voulait chez l’un ou l’autre et laisser ce qu’elle ne voulait pas.

Sa remarque conclusive ouvrit un abîme de réflexion.

- Oui mais moi, je ne peux pas choisir, alors comment on fait ?

Je remis à plus tard les commentaires sur le graphe du Désir de Lacan, si toutefois un père pouvait commenter l’affaire pour sa fille.

J’ai donc botté en touche :

- Tu te débrouilles !

 Cette année a été aussi une année de réflexion climatologique :

 L’école sensibilise les enfants au dérèglement climatique, à l’écologie, au respect de l’environnement …

Elle n’explique pas très rigoureusement les causes politiques de ces « dérèglements » mais ...

Bref, Aya est très concernée par le dérèglement climatique et ce d’autant qu’elle a entendu qu’on allait rester à l’heure d’hiver.

Ce jour là, elle rentre de l’école très préoccupée  après avoir suivi discrètement, comme tous les enfants savent si bien le faire, une discussion d’adulte sur cette affaire.

Elle m’interroge, inquiète :

- Dis papa, si on reste à l’heure d’hiver, plus jamais il va faire beau ?

 Cette année a été aussi une année de réflexion philosophique:

 - Dis papa, ta vie, elle est heureuse?

- Ben, euh , non, pas toujours…

-Oui mais quand tu étais petit, ta vie, elle était heureuse?

-Ben, pas toujours …

-Tu sais papa, moi ma vie elle est heureuse !

Elle tapote le bord de son lit pour que je m'allonge près d'elle, prend mon bras qu'elle guide pour la

couvrir.

Sa respiration s'étire, devient profonde... 

Quelques secondes, elle dort !

J'envie son sommeil et son bonheur et je retourne doucement à mon tumulte et celui du monde.

En fin d’année la réflexion philosophique s’est durcie et s’est orientée vers des questions existentielles, l’univers et les planètes qui n’en sont plus, la vie la mort. Pluton n’est plus ce qu’il était ! Que croire et qui croire ?

Puis des questions essentielles :

-Papa tu sais il y a trois façons de faire des enfants ! 

- Ben non, il n’y en a qu’une !

- Je sais le zizi du papa dans le quiqui de la maman .. . etc, mais il y en a 2 autres !

- Oui on peut faire des enfants sans zizi et quiqui... 

Et me voila parti dans des considérations biologiques qu’elle interrompt promptement .

 - Non non, je sais ça mais il y a 2 autres façons !

- Ah bon, explique moi !

- Eh bien c’est quand la dame elle prend le zizi du monsieur dans sa bouche !

-Et la 3ème ?

- C’est quand le monsieur il met son zizi dans les fesses de la dame !

- Non Aya ça fait pas des enfants ça, mais c’est vrai ça se fait, mais qui t’a expliqué ça ?

-C’est Alicia !

- Alicia dit des conneries, Alicia te dit beaucoup de conneries, on en a déjà parlé plusieurs fois, et elle n’est pas très sympa avec toi, tu le sais, change de copine!

-Bon pour l’instant, il n’y a qu’une façon de faire des enfants, c’est que la graine du papa rencontre celle de la maman.

Il y a des façons naturelles et c’est comme ça que tes frères et toi ont été fabriqués, et il y a des façons plus compliquées que la science a inventé. 

Je sens bien que l’affaire n’est pas encore classée.

- Oui mais ce que Alicia m’a dit, c’est vrai ?

- C’est vrai que, parfois, les dames prennent le zizi des messieurs dans leur bouche et que les messieurs mettent leur zizi dans les fesses des dames, parfois...mais ça n’a jamais fait des enfants. C’est «  faire l’amour ! ».

- Mais c’est sale !

-Ben non !

-Ben si ! 

Un silence… que je romps !

 - C’est une façon de se faire plaisir ! 

Aya réfléchit, son disque dur est en train d’explorer tout un tas de données, d’expériences, de « data », elle mouline comme un PC dont l’algorithme recherche ses solutions.

Soudain je vois dans ses yeux que la recherche bute et que l’exploration nécessite un paramétrage plus précis.

- Mais alors ...EN….. ça veut dire quoi ce gros mot ?

Aya ne dit jamais de « gros mot ». J’essaie vainement depuis toujours de parfaire et d’enrichir son vocabulaire, mais la maîtresse et sa mère veillent. La concurrence est déloyale et je n’ai aucune chance, Aya ne dit pas de gros mots !

Un jour viendra, le collège approche !

Il n’est donc pas question qu’elle articule ce gros mot dont soudain elle pressent et redoute la chute de l’ aura mystérieuse et scandaleuse entretenue dans les cours de récréation.

L’école heureusement apprend aux enfants bien des choses et nous avons eu alors l’occasion de revenir sur la leçon de vocabulaire qui, déconstruisant les mots, enseigne qu’ils ont une histoire et une identité : radical, préfixe et suffixe !

- Alors quel est le radical ?….le préfixe ?… Qu’est ce qu’il signifie ce préfixe ?… Et si on met tout ça à l’infinitif, c’est un verbe du 1er groupe, d’accord ?...C’est pas un verbe d’état, c’est un verbe d’action ! 

Nous voilà arrivés !

Aya est consternée !

Elle ne souscrit pas à ma proposition de retenir l’exemple pour la prochaine leçon de vocabulaire en CM1.

Elle relance l’exploration et je vois qu’elle explore de nouveau ses « data », puis elle me fixe et me lance :

-  Maman a fait ça avec toi ? 

Là, j’ai besoin de temporiser un peu pour explorer à mon tour les « data » dont je dispose.

- Fait quoi ?

- Tout ce que dit Alicia ! 

L’exploration de mes « data » m’a permis de faire émerger un signifiant qu’Aya utilise très et trop souvent quand elle n’a pas envie de répondre à une question trop «  personnelle »... et aussi de repérer une façon radicale de me sortir de là !

 - C’est " privé " ! …mais demande à ta mère !

- JAMAIS !!! 

L’incident étant clos je reviens sur Alicia.

- Tu le sais Alicia dit beaucoup de conneries et elle est parfois méchante avec toi.

Tu te souviens ce qu’elle avait dit dans la voiture lorsqu’on allait à Walibi ?

MON PÈRE IL SERT A RIEN !

L’école apprend la déconstruction des mots et le programme de CM2 aborde la reproduction humaine. J’espère que les futurs maîtres ou maîtresses pourront aborder sereinement toutes ces questions importantes qui le deviennent de plus en plus et nous embarrassent aussi de plus en plus, nous parents 1, parents 2 ...ou plus encore.

LGBT, parents 1, 2 ou plus encore, s’il vous plaît expliquer à nos enfants.

Nous sommes passer de l’ ÉCOLE DE LA RÉUSSITE à l’ ÉCOLE DE LA CONFIANCE .

La réussite pour TOUS ça n’a pas bien fonctionné alors peut être que la confiance de CHACUN ?

Faisons confiance !

Aie confiance ...disait il !

L’année scolaire est terminée.

«  Aya a réalisé une année très satisfaisante . Sa participation orale s’est maintenue tout au long de l’année et je l’en félicite ! Par contre, elle a souvent du mal a finir ses exercices dans les temps. Elle devra fournir des efforts pour adopter un rythme de travail un peu plus soutenu en CM1 »

 Aya est lente, très lente, trop lente ?

  « Le lion ne bondit qu'une fois !  disait Freud, il ne faut pas différer ou tergiverser, mais pour cela il faut avoir le temps.

Le lion ne bondit qu'une fois, mais il lui faut parfois attendre longtemps !

C'est difficile pour l’École d'attendre : les cycles, les classes, les évaluations... le temps de l’École est un temps pressé, les enseignants sont pressés de terminer le programme, les parents sont pressés que leurs enfants apprennent à lire… » ( p 207)

Bon nous verrons bien l’année scolaire prochaine.

Vacances.

Michel Cazeneuve , Journal d’un psychologue de l’école de la République L’ Harmattan 2018 p 207

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=58908&motExact=0&motcle=&mode=AND

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.