L'Italie, les années de plomb et la prison

Alors que la polémique qui a suivi la publication d'une interview de Jean-Marc Rouillan dans l'hebdomadaire L'Express, où l'ancien leader d'Action Directe avait évoqué l'assassinat du PDG de Renault, Georges Besse, auquel il avait pris part, sans donner l'impression de regretter son geste s'est – provisoirement – conclue par son retour en prison où il ne bénéficiera plus de la semi-liberté qui était la sienne depuis un an, le quotidien italien Il Corriere della Serra a publié le 15 octobre un article de Giovanni Bianconi consacré au régime carcéral des terroristes des années de plomb. Il explique que sur 6.000 détenus, 71 restent emprisonnés aujourd'hui. Les autres ont été libérés ou bénéficient d'aménagements de leur peine sans que l'opinion publique ne s'en émeuve.

En voici quelques extraits:

 

Années de plomb, le dernier mot de la justice

 

«Quand Francesca Mambro, l'ancienne terroriste d'extrème-droite, condamnée plusieurs fois à perpétuité, a bénéficié, il y a peu, d'un régime de liberté conditionnelle, beaucoup ont crié au scandale (...). Deux députés du Parti démocrate ont même déposé une question au Parlement pour demander au Garde des Sceaux quelles étaient les raisons de la décision prise par le tribunal de Rome.
Le Garde des Sceaux expliquera, sans doute, que, dans le cas de Francesca Mambro, soupçonnée d'avoir participé à l'attentant sanglant de la gare de Bologne en 1980 (85 morts, 200 blessés), le tribunal a suivi une jurisprudence dont de nombreux terroristes ont déjà profité – parmi eux plusieurs membres des Brigades rouges impliqués dans l'enlèvement puis le meurtre d'Aldo Moro: Barbara Balzerani, Anna Laura Braghetti, Raffaele Fiore, Bruno Seghetti.

 

Francesca Mambro, qui aura 50 ans en 2009, a été arrêtée à l'âge de 23 ans. Depuis une dizaine d'années, elle bénéficiait d'une régime de semi-liberté, prévu par l'article 176 du Code pénal, qui lui a permis d'assurer une activité professionnelle et sa maternité. Elle est un des derniers détenus à avoir profité de cette disposition. Il y a quatre ans, c'est son mari, Valerio Fioravanti, qui en avait bénéficié, sans que cela déchaîne les passions.

 

La loi prévoit que les condamnés à perpétuité ont droit à la liberté conditionnelle après avoir purgé 26 ans de leur peine (22 ans en cas de bonne conduite). La majorité des terroristes ayant été condamnés au début des années 80, les tribunaux ont déjà examiné beaucoup de dossiers. Résultat: en Italie, les prisonniers politiques sont de moins en moins nombreux.

 

Ils étaient environ 6.000 détenus appartenant à des «mouvements subversifs». Actuellement, ils ne sont plus que 97 (70 viennent de l'extrême gauche, 21 de l'extrême droite, 6 se disent anarchistes). Vingt-six de ces prisonniers sont en semi liberté (23 viennent de l'extrême gauche, le dernier en date est Paolo Persichetti, ancien militant de l'Union des communistes combattants, le seul à avoir été extradé par la France en 2002, et 3 viennent de l'extrême droite). Tôt ou tard, ils devraient eux aussi profiter du régime conditionnel. Il ne reste donc que 71 détenus purgeant effectivement leur peine.

 

Mais il y a parmi eux quelques néo brigadistes arrêtés en 2003 (dont les responsables des meurtres de D'Antona et Biagi) et les militants du Parti communiste politico militaire neutralisés en 2007. Les terroristes de la première heures derrière les barreaux ne sont donc plus qu'une trentaine, en comptant les autonomistes sardes et des anciens détenus de droit communs «politisés» en prison. Et seule la moitié continue à proférer des menaces contre l'Etat. Ce sont les irréductibles. Les autres ne se réclament plus de la lutte armée.

 

C'est le cas de Cristoforo Piancone, membre des Brigaes rouges, arrêté en 1978 après le meurtre d'un gardien de prison, admis en semi-liberté en 2004 mais interpellé lors du hold-up d'une banque accompli pour son propre compte (pas celui de la cause), qui a provoqué son retour en cellule (...)


Chez les femmes, il y a Rita Algranati, brigadiste de la «colonne romaine» qui a quité l'Italie et les Brigades rouges en 1979 pour se réfugier au Nicaragua puis en Algérie. Elle n'a fût arrêtée qu'en 2004 grâce à une accord entre les Services secrets italiens et les autorités algériennes. Depuis, vingt-quatre ans après les faits qui lui sont reprochés, elles purge ses cinq condamnations à perpétuité.
Du côté de l'extrême-droite, on trouve, entre autres, Pierluigi Concutelli, qui s'est vu retirer sa semi liberté, il y a un mois, car on avait trouvé sur lui quelques grammes de haschisch (...)

 

Tout compte fait, des milliers de personnes qui sont passées par les prisons pour des délits de nature politique, quelques dizaines à peine y sont encore (...) Tous les autres ont obtenu depuis longtemps des réductions de peines ou le bénéfice du régime de liberté conditionnelle. Le pourcentage de ceux qui ont à nouveau commis des délits est très faible.

 

Il y a vingt-cinq ans, la justice avait combattu efficacement le terrorisme grâce aux «repentis» et aux lois spéciales. Aujourd'hui, la même justice tourne la page des années de plomb en permettant la réinsertion des derniers détenus. Les évaluations se font au cas par cas, à la discrétion de juges (il y a par exemple des différences d'appréciation entre les magistats de Milan et de Rome, où la clémence est de mise).

 

Ainsi, les auteurs de l'enlèvement et du meurtre d'Aldo Moro ont été rendus à la société tout comme le fondateur du parti Guérilla, Giovanni Senzani – condamné, entre autre, pour l'assassinat horrible de Roberto Peci, frère du repenti Patrizio Peci–, le mari de Marina Petrella et un de ses frères (condamnés à perpétuité eux aussi) et d'autres encore. Aucune protestation, même quand les décisions sont confirmées par la Cour de cassation après recours du procureur.

 

Pour profiter de la libération conditionnelle, la loi prescrit à l'impétrant un «comportement de nature à faire penser que le repentir du condamné est certain». Et, selon les dernières décisions des juges, «la certitude ou au moins la probabilité élevée et qualifiée» que le détenu ne se procède pas uniquement à la "révision critique" de son passé mais se réconcilie (ou qu'il ait au moins tenté de le faire sincèrement) avec les victimes des crimes commis. Un parcours difficile, accidenté et à l'issue très incertaine mais grâce auquel l'Italie commence peut-être à entrevoir la fin du tunnel tragique des "années de plomb".»

 

(Merci à Karl et Rosa pour leur aide à la traduction)

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