Un groupe de paléontologues de l’université d’Arizona (Tempe) a découvert en Afrique du sud des lames de pierre très fines, ayant l’aspect de pointes de flèches susceptibles d’être lancées par un arc ou un propulseur. Ces « microlithes » — des éclats de pierre mesurant moins de 5 cm de long — ont été trouvés sur un site appelé Pinnacle Point, sur la côte sud-africaine, et remontent à environ 71.000 ans.

C’est un record d’ancienneté pour la technologie des microlithes : largement répandue il y a 10.000 ans, elle est peu observée sur des sites antérieurs à 40.000 ans, et l’on pensait jusqu’ici que sa plus ancienne apparition datait au maximum de 65.000 ans.

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L’intérêt de la découverte de Kyle Brown, Curtis Marean et leurs collègues, publiée dans la revue Nature du 22 novembre, est de prouver que des techniques très sophistiquées se sont développées et maintenues chez les hommes de la préhistoire bien avant les estimations couramment admises. Notre espèce, l’homme moderne ou Homo sapiens sapiens, est apparue il y a plus de 100.000 ans en Afrique, avant de se disséminer en Europe, et sur toute la planète.

En Europe, les hommes modernes ont remplacé des populations antérieures, les Néandertaliens et les Denisovans, à une époque située approximativement autour de 40.000 ans avant notre ère (voir Samedi-sciences du 1er septembre 2012). Certains chercheurs pensent qu’il y a une relation chronologique entre l’expansion des hommes modernes et le développement de capacités cognitives et d’aptitudes techniques qui auraient été absentes chez les Sapiens africains plus anciens. Ce développement postérieur à l’apparition de l’espèce s’expliquerait par une mutation génétique.

Selon une autre hypothèse, défendue notamment par l’anthropologue Sally McBrearty, de l’université du Connecticut (Storrs), les hommes modernes ont eu toutes leurs capacités dès le départ, et « les différents aspects des cultures humaine sont survenus progressivement au cours des millénaires. »  

Les microlithes découverts par Kyle Brown et ses collègues plaident en faveur de l’hypothèse progressive de McBrearty. En effet, la fabrication de ces petites lames de pierre, dont l’épaisseur est d’à peine plus de 3 millimètres, demande un haut degré de savoir-faire. Elles sont façonnées en retirant de petits éclats, de manière à former un bord émoussé afin de les fixer sur des hampes de bois ou d’os. Il s’agit donc de pointes de flèches ou de sagaies, qui étaient lancées avec un arc ou un propulseur (un bâton muni d’un crochet qui est introduit à l’arrière de la sagaie).

Ces microlithes sont fabriqués en silcrète, matériau dur formé d’une croûte siliceuse. Afin de faciliter la taille, la silcrète a été chauffée au feu. Ce procédé thermique, permettant de mieux façonner la pierre, existait déjà, sur le site sud-africain, il y a quelque 160.000 ans. Les artisans qui ont réalisé les outils étudiés par l’équipe de Kyle Brown ont associé le traitement thermique à des méthodes de taille sophistiquées, afin de produire des lames de pierre et de les affiner pour obtenir les dimensions et la forme désirée.

Les chercheurs ont utilisés des procédés de datation high-tech qui établissent avec certitude que les microlithes de Pinnacle Point ont 71.000 ans. Or, sur un autre site sud-africain appelé Howiesons Poort, ont été retrouvé des microlithes datant de 60.000 à 65.000 ans. Ils ne sont pas identiques à ceux de Pinnacle Point, mais supposent les même savoir-faire. Par conséquent, la découverte de Kyle Brown suggère que la technologie des microlithes a été connue en Afrique du sud et s’est transmise sur une période d’au moins 11.000 ans, entre 71.000 et 60.000 ans avant l’époque présente. On croyait jusqu’ici que cette technique ne s’était vraiment développée qu’il y a environ 40.000 ans.

Les hommes modernes d’Afrique du sud possédaient nécessairement de puissantes capacités cognitives pour pouvoir produire cet artisanat sophistiqué. De plus, s’ils étaient armés d’arcs et de flèches, ils disposaient d’un avantage importants sur les autres populations de chasseurs qui n’avaient pas de projectiles. Ce qui contribue à expliquer l’expansion rapide de l’homme moderne hors d’Afrique.

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Je lis toujours avec grand intérêt vos articles. Je voudrais revenir sur l'hypoothèse de Sally McBrearty "d'hommes modernes [qui] ont eu toutes leurs capacités dès le départ". Qu'entend-t-elle par là exactement? Que notre ancêtre aurait eu potentiellement en lui des capacités qui auraient été actualisées au fur et à mesure des progrès évolutifs? Dans ce cas, on peut interroger l'aspect scientifique de cette hypothèse: sur quelles preuves se basent-elles pour étayer ce propos? Cela m'intéresse d'autant plus que cela rejoint des thèses philosophiques pour lesquelles on peut soupçonner une forme d'idéalisme... Peut-on acheter son oeuvre principale sur le sujet (même en anglais)?