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Billet de blog 1 août 2016

Argentine: la mythologie fédéraliste

Le fédéralisme est la tarte à la crème de la politique argentine.

Michel DELARCHE
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 Les historiens argentins dits « révisionnistes » ont mené depuis plusieurs décennies une réévaluation positive du rôle politique de certains dirigeants argentins de la première moitié du 19ème siècle (principalement Dorrego et Rosas) qui défendaient l'option dite "fédéraliste" contre les "unitaires" portègnes dans un débat qui rappelle par certains côtés (Terreur y comprise) la lutte entre Girondins et Montagnards jacobins au temps de la Révolution Française. J'ai déjà évoqué précédemment la récupération de cette tendance « pro-fédéraliste » par le péronisme et  son avatar kirchnériste (en dépit ou peut-être à cause de sa conception verticaliste et centraliste de la gestion du pouvoir.)

Les opposants à Kirchner se sont également drapés à plusieurs reprises dans le drapeau du fédéralisme (en particulier lors de leur campagne contre la loi 125) et ces derniers jours, plusieurs gouverneurs ont réclamé à cor et à cri « plus de fédéralisme » ce qu'il convient de traduire par « plus de subsides de l'État central » à leurs provinces respectives.

Le caractère arbitraire et discrétionnaire de la répartition entre les provinces (dont les deux principaux critères, sous Macri comme sous les Kirchners, sont la proximité idéologique et la docilité politique des gouverneurs, sénateurs et députés envers le gouvernement central) est certes un problème mais invoquer à ce sujet le fédéralisme est un grossier abus de langage.

Historiquement, le fédéralisme argentin s'est développé en réaction à la monopolisation du pouvoir politique et économique par l'oligarchie portègne (de Pueyrredon à Mitre en passant par Rivadavia et quelques autres.)

Cette oligarchie s'était construite à l'époque coloniale grâce aux monopoles accordés par la couronne espagnole au port de Buenos Aires, d'une part, et aux encore plus juteuses activités de contrebande (y compris le trafic d'esclaves importés d'Afrique) développées en lisière de ces monopoles, d'autre part. Le principal souci des grands négociants portègnes indépendantistes (comme les Pueyrredons) fut de maintenir cette position après la révolution, ce qui était mal vécu par les élites de l'intérieur qui se voyaient dépouiller d'une partie de leurs gains (essentiellement la rente agricole) par la position monopolistique de Buenos Aires dans le trafic exportateur vers l'Europe ou le reste de l'Amérique. En sens inverse, les commerçants portègnes bénéficiaient également d'une rente de situation sur les prix des produits importés. Et quoique prétendent certains néo-fédéralistes, les groupes sociaux dominants des provinces n'étaient guère plus disposés que l'oligarchie portègne, à donner voix au chapitre au petit peuple...

En Argentine comme ailleurs, ce classique affrontement économique pour le partage des rentes et de la plus-value entre les producteurs agricoles et  ultérieurement les entrepreneurs industriels, d'une part, et le secteur financier et commercial, d'autre part, est toujours d'actualité.

Il se double depuis deux siècles d'un antagonisme culturel entre les deux camps:

1°) les partisans d'une authenticité nationale terrienne (la ruralité, « el campo », les gauchos...) idéalisant une société figée, constituée de petits producteurs indépendants, indéfiniment patriarcale et catholique, anti-intellectuelle et méfiante envers le monde citadin, auto-suffisante et protectionniste;

2°) les défenseurs de l'ouverture au capitalisme international et aux courants de pensée modernistes et rationalistes venus d'Europe à l'époque des Lumières puis du positivisme (très influent en Argentine comme au Brésil à la fin du 19ème).

C'est une des principales raisons qui nous rendent difficile la compréhension des mouvements politiques et sociaux argentins,d'autant plus qu'ici comme ailleurs, la démagogie des politiciens brouille à plaisir les repères idéologiques: on a ainsi pu entendre samedi matin 30 juillet le président Macri exhalter le fédéralisme dans son discours d'inauguration de l'exposition rurale (l'équivalent de notre Salon de l'Agriculture)... alors même que toute sa politique depuis son arrivée au pouvoir a consisté à privilégier les secteurs les plus concentrés et les plus capitalistiques de l'agro-industrie trans-nationale, à rebours des idéaux des fédéralistes historiques.

Macri a d'ailleurs été applaudi chaleureusement pour ses cadeaux fiscaux au secteur agro-industriel (un peu comme Chirac à la Porte de Versailles après l'impôt sécheresse).

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