Comprendre la politique argentine en 10 leçons (3/10: les classes dominées)

Comme partout, les dominés sont moins organisés et moins unis que les dominants, et plutôt qu'un découpage arbitraire en strates il vaut mieux tenter une approche en réseau de la structure de classe, prenant en compte les effets de polarisation du champ social au bénéfice des dominants.

Le monde agricole et rural qui représente encore environ 20% de la population et se compose de deux principaux groupes:

1°) un prolétariat rural d'ouvriers agricoles (les "peones") pour qui la nouvelle réglementation introduite par l'actuel gouvernement a permis quelques avancées sociales (le précédent régime des peones instauré par Peron en 1945 faisait la part belle aux latifundiaires, et pendant des décennies les dirigeants du syndicat péroniste du secteur se sont davantage occupés de taper dans la caisse que de défendre les intérêts de leurs mandants)

2°) les petits producteurs indépendants (encore très présents dans quelques secteurs: production horticole, élevage laitier...) qui ont servi de masse de manoeuvre à l'oligarchie dans sa lutte victorieuse contre la loi 125 il y a 4 ans (il s'agissait d'instaurer une modulation des taxes à l'exportation des produits agricoles par rapport aux prix du marché mondial et une progressivité des taxes en fonction des montants exportés, et l'oligarchie a réussi à rallier autour d'elle une partie significative des classes moyennes ainsi que la masse des petits producteurs, aveuglés par leur idéologie individualiste et leur anti-péronisme primaire au point d'aller à l'encontre de leurs propres intérêts économiques objectifs)

Le monde urbain et suburbain comporte:
1°) une vaste classe moyenne composite (en Argentine, tout le monde se revendique de la classe moyenne... depuis l'employé de base jusqu'à l'avocat d'affaire travaillant au service des multinationales) travaillant essentiellement dans le secteur des services
2°) une classe ouvrière comme chez nous massivement précarisée (de moins en moins organisée collectivement mais encore sous l'emprise de la mythologie péroniste) sauf dans quelques secteurs comme les camionneurs qui constituent une sorte d'aristocratie ouvrière, vu leur rôle stratégique dans le secteur des transports: comme au Chili en 1972, une grève des camionneurs pourrait complètement paralyser le pays et mettre le gouvernement à genoux
3°) un néo-prolétariat suburbain (comprenant une part importante d'immigrés boliviens et paraguayens et beaucoup de familles mono-parentales) qui vivote de petits boulots au noir, d'activités de services à la personne, de divers trafics (à Buenos Aires le trafic de drogue s'est énormément développé depuis une vingtaine d'années) et de prestations sociales contrôlées par les réseaux clientélaires des barons locaux du péronisme, avec leurs "punteros" (référents de quartier) et leurs "manzaneras", femmes responsables de la répartition de l'assistance de proximité à l'échelon du pâté de maison ("manzana") (en réalité à l'échelon de quelques ruelles de chaque bidonville (appelé "villas de emergencia" ou en raccourci "villas").

 

 

 

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