Comparer différentes traductions d'un même poème permet de cerner les difficultés de la traduction poétique. Voici donc une comparaison très partielle (portant sur les deux premiers quatrains) de différentes traductions françaises de ce célèbre poème de Blok à la tonalité baudelairienne et décadentiste:
По вечерам над ресторанами
Горячий воздух дик и глух,
И правит окриками пьяными
Весенний и тлетворный дух.
Вдали, над пылью переулочной,
Над скукой загородных дач,
Чуть золотится крендель булочной,
И раздается детский плач.
Une sommaire traduction en mot-à-mot de ces deux quatrains donnerait:
Au soir au-dessus des restaurants,
Air brûlant, sauvage et épais,
Gouverne hurlements ivres
Printanier malsain souffle.
Loin, au-dessus de poussière de ruelle,
Au-dessus d'ennui de datchas d'au-delà de ville
Un peu /se dore/brille comme l'or/ /brioche nouée/bretzel/ de boulangerie
Et /résonne/retentit/ enfantin pleur
En dehors de quelques nécessaires réordonnancements syntaxiques, le traducteur se trouve face à deux difficultés: faut-il conserver le mot russe francisé "datchas", d'une part, et que faire de l'objet doré du septième vers, d'autre part, car le mot russe крендель peut désigner soit une brioche sucrée nouée en forme de huit soit un bretzel.
L'anthologie d'Elsa Triolet, parue en 1965 chez Seghers, en propose une traduction rimée par François Kérel mêlant des octosyllabes et des décasyllabes mais sans se soucier de les apparier strictement:
Chaque soir sur les restaurants,
L'air brûlant est farouche et glauque,
Et l'haleine corrompue du printemps
Régit les cris ivres et rauques
Sur la ruelle sale luit à peine,
L'enseigne d'or d'une boulangerie,
Et dans l'ennui des villas suburbaines
À peine entend-on quand un enfant crie.
Cette première traduction fait apparaître quelques adaptations qui peuvent paraître par trop infidèles au texte.
Le choix discutable de traduire глух (dont le sens le plus courant est "sourd" mais ici ce serait plutôt le sens d' "épais" comme dans l'expression глух лес "forêt épaisse" qui conviendrait, au sens de "qui étouffe les sons") par "glauque" provient probablement d'un effet d'attraction sonore entre le "gloukh" russe et le "glauque" français mais présente l'inconvénient de remplacer la connotation auditive par un percept visuel.
Remplacer la poussière de la ruelle par l'adjectif "sale" a permis au traducteur de déporter le début du sixième vers 'luit à peine" à la fin du cinquième vers. L'interprétation de l'objet qui brille comme étant une enseigne est également contestable: ce pourrait être une véritable brioche ou un bretzel suspendu à un crochet à la devanture d'une boulangerie comme on peut le voir en Alsace.
"Villas suburbaines" est très exact mais ne sonne pas très bien du fait de la tonalité technocratique que l'adjectif a aujourd'hui acquise.
Le huitième vers s'éloigne par trop du texte: le lien implicite avec l'ennui que crée l'interversion des cinquième et sixième vers est absent du texte et la formulation "à peine entend-on" est carrément contradictoire avec le sens du verbe russe раздается (résonne, retentit). Bref, c'est élégant mais pas vraiment satisfaisant.
L'anthologie d'Efim Etkind, parue en 1983 à La Découverte Maspéro, propose une traduction, due à Nina Nassakina, rimée en octosyllabes, mais qui s'éloigne nettement du texte:
Auprès des restaurants, le soir,
L'air immobile est étouffant,
Et souffle dans les cris soulards,
L'esprit putride du printemps.
Dans la poussière des ruelles,
S'alignent des villas sans fin,
Où la boulangerie appelle,
Par son enseigne à craquelin.
"L'esprit putride", "sans fin", "appelle" et "son enseigne à craquelin" sont autant d'écarts difficilement justifiables au texte original. Des éléments psychologiquement ou visuellement importants tels que l'ennui et lé doré ont en contrepartie disparu.
La traduction de Pierre Léon parue dans la collection Poésie Gallimard en 2003 est la plus proche sémantiquement du texte russe (sauf au huitième vers), mais elle n'est pas rimée:
Au-dessus des restaurants, le soir,
L'air est épais, sauvage et lourd,
Et règne sur les cris d'ivrognes
Un souffle de printemps malsain.
Au-dessus des rues poussiéreuses,
De l'ennui des villégiatures,
Luit le bretzel du boulanger,
Un enfant pleure quelque part.
On peut essayer de donner une traduction qui soit fidèle à la structure de la versification, en alternant décasyllabes et octosyllabes, certes avec des rimes forcément moins riches que celles de l'original, mais en collant le plus possible à la lettre du poème:
Au-dessus des restaurants, dans le soir,
L'air est sauvage, épais, torride,
Et il règne sur les cris des soûlards
Un souffle printanier putride.
Au loin, sur la poussière des ruelles,
Sur les datchas pleines d'ennui,
Brille un peu l'or boulanger du bretzel,
Et un pleur d'enfant retentit.
Conserver en français le mot "datchas" qui désigne de rustiques maisons de campagne où les Russes vont passer des vacances ou des fins de semaine, permet de ne pas traduire l'adjectif indiquant que l'on se trouve en dehors de la ville.