Thomas Chatterton Williams contre l'essentialisme racialiste

L'auteur américain, qui s'auto-décrit comme un ex-homme noir (mais avec une tête d'Arabe...) propose dans son dernier ouvrage une démarche intensément subjective de dépassement des stéréotypes raciaux.

Inconfortablement assis à cheval sur de multiples identités raciales (Américain métis marié à une Française blonde aux yeux bleus, lui-même fils d'un descendant d'esclaves noirs du Sud et d'une descendante de colons allemands de Pennsylvanie, son teint est "beige" (selon la formulation enfantinement juste de sa fille) ce qui le fait parfois prendre pour un Nord-Africain chez nous, Thomas Chatterton Williams questionne dans Autoportrait en noir et blanc son expérience personnelle de l'identité raciale en termes d'habitus (même s'il n'utilise pas ce mot) et nous présente l'évolution de sa "position de race" de manière tantôt drôlatique et tantôt pathétique.

Sa description distanciée de son adolescence américaine de jeune Noir de la Côte Est soucieux de proclamer son identité raciale à travers sa coupe de cheveux, ses vêtements, sa pratique sportive, ses fréquentations féminines etc. montre bien le caractère socialement construit de l'identité raciale et nous fait en même temps ressentir combien cette démarche d'auto-enfermement identitaire peut devenir réductrice et toxique.
Il expose aussi avec une lucidité analytique qui n'exclut pas l'émotion, les sentiments de perte et de culpabilité que l'on peut nourrir lorsque l'on assume de larguer les amarres avec une identité raciale à la fois subie et revendiquée (et d'autant plus revendiquée qu'elle fut subie).
J'y ai trouvé une ressemblance avec la description que fait Annie Ernaux de son propre éloignement progressif vis-à-vis de ses racines populaires (dans "La Place", par exemple).

Son parcours de vie et son évolution intellectuelle l'ont amené à un rejet radical des schémas d'identification racialistes, qu'ils soient maniés par les racistes ou par les anti-racistes et à la proclamation de l'importance des choix individuels à l'encontre des déterminismes sociaux, sans méconnaître que tous les racisés ne sont pas logés à la même enseigne et le fait que l'appartenance du couple mixte (ce qui est encore une rareté aux USA) constitué par ses parents à la petite bourgeoisie intellectuelle l'avait muni d'un capital intellectuel et social appréciable.

Par rapport aux niaiseries trop souvent lues sur Mediapart à propos du Privilège Blanc et autres thématiques à la mode, il est intéressant de voir Thomas Chatterton Williams replacer la réalité des situations de classe au centre du débat (sur un mode différent de Beaud et Noiriel, dont on sait qu'ils n'ont pas eu l'heur de plaire aux idéologues du Médiaparti) et il dénonce l'essentialisme racialiste de gauche qui sévit aux USA (et j'ajouterais maintenant en France) comme contre-productif et démobilisateur vis-à-vis de l'objectif d'un dépassement des racismes.

Après avoir discuté l'inversion de sens du Sonderweg (voie particulière) allemand, basculant d'un mythe impérial positif à un rôle explicatif des crimes nazis par une essence allemande, il enchaîne à propos des Etats-Unis (j'ai apporté au passage une ou deux corrections à la traduction) :

"Une théorie unificatrice comparable s'est implantée aux Etats-Unis. Ses racines reposent sur le triple péché de l'esclavage, du vol de terre et du génocide. Dans cette optique, les conditions qui ont vu naître notre pays ne conservent pas seulement un écho à travers les âges, mais elles déterminent notre présent. Indifférent à nos espoirs, ce péché originel -- la suprématie blanche -- viendrait tout expliquer, tel un Sonderweg proprement américain.
L'aspect le plus choquant du discours antiraciste d'aujourd'hui est la façon dont il reflète des conceptions de la race, à commencer par la particularité de l'identité blanche, que chérissent justement les penseurs de la suprématie blanche. L'antiracisme woke part du principe que la race est réelle; à défaut d'être biologique, elle serait une construction sociale, et donc aussi déterminante, sinon plus, rejoignant les présupposés toxiques du suprématisme blanc, qui insiste lui aussi sur l'importance des différences raciales.
S'ils aboutissent à des conclusions opposées, les racistes et de nombreux antiracistes ont en commun l'obsession de réduire les gens à des catégories raciales abstraites, tout en s'alimentant et en se légitimant mutuellement, tandis que ceux d'entre nous qui recherchent les zones grises et les points communs se font dévorer des deux côtés. De part et d'autre, l'identité raciale se voit sacralisée et interprétée comme quelque chose de figé et de déterminant, d'une ampleur presque surnaturelle. Cette façon de concevoir les différences humaines est séduisante à bien des égards, mais elle a échoué.
Dans les années suivant l'élection de 2016, j'ai été consterné d'observer qu'un démagogue opportuniste provoquait des tensions raciales dans tout le pays, voire au sein même des familles, mais j'ai aussi été troublé de voir des amis blancs bien intentionnés se flageller sur mon fil Twitter ou Facebook en s'excusant sincèrement ou théâtralement de leur 'blanchitude', comme s'ils étaient nés dans le péché originel.
L'écrivain et linguiste John McWorter (qui se trouve être Noir) a baptisé cette évolution:
'la nouvelle religion biaisée' de l'antiracisme, ou l'idée actuellement répandue selon laquelle les personnes blanches éclairées devraient 'reconnaître', j'imagine régulièrement (rituellement ?) qu'elles possèdent un Privilège Blanc, écrit-il dans un texte de 2015. Les cours, les séminaires et les colloques sont consacrés à faire comprendre aux Blancs la nécessité d'une telle démarche. Théoriquement, cette reconoaissance du Privilège Blanc doit servir de prélude à l'activisme, mais en pratique, c'est la reconnaissance elle-même qui est traitée comme le plat principal. Le fait d'appeler les gens à 'reconnaître' solennellement leur Privilège Blanc, comme un acte autonome et totémique, est justifié par le même raisonnement que celui qui conduit les Chrétiens à reconnaître leur nature pécheresse."

Dans le contexte du trumpisme galopant, Thomas Chatterton Williams se pose la question du dépassement des politiques identitaires dans une optique universaliste (encore un adjectif qui semble trop souvent devenu suspect sur Médiapart...) en faisant référence au manifeste de Franz Fanon "pour un homme nouveau".
"Les fractures raciales suscitées et renforcées par l'élection de 2016 constituent un gigantesque pas dans la mauvaise direction; c'est indéniable. Mais le repli sur nos identités étriquées, même lorsque celles-ci ont été forgées par une souffrance légitime et imposée par la bigoterie des autres, ne fait qu'attribuer une nouvelle victoire à ceux qui s'opposent à une société saine. Pour renverser ce sinistre paradigme, les gens réfléchis et de bonne volonté, où qu'ils se situent sur le spectre politique, vont devoir trouver un nouveau vocabulaire pour dépasser les catégories sociales abstraites et les réflexes tribaux. Se contenter de qualifier la race de 'construction' ne suffira pas. [...] Pour ma part, je peine à me défaire de l'impression que je suis arrivé à un dilemme existentiel, semblable à de nombreux égards à celui qui s'empare des Juifs laïcs. Je sais bien que le but de toutes ces générations de lutte a toujours été la liberté de choisir et de créer son identité dans la dignité; mais ce sont justement cette autonomie et cette estime de soi tant convoitées qui menacent d'annihiler l'identité 'raciale' qui les a obtenues. Et c'est pourtant ce qui doit se produire à l'échelle nationale. Si nous espérons avancer un jour, nous devons d'abord nous débarrasser de ces costumes dépassés que l'on a été forcé d'enfiler."

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