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retraité de l'ingénierie informatique et aéronautique et de l'enseignement dit supérieur (anglais de spécialité), écrivain et esprit curieux

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Billet de blog 4 octobre 2024

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Elena Vladimirova: une autre poétesse du Goulag

un hommage à son mari fusillé lors des grandes purges staliniennes

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Elena Vladimirova (1901-1962) fut, comme Anna Barkova, une poétesse du Goulag. Née dans une famille noble, elle étudia à l'Institut Smolny. Ralliée à la révolution, elle rompit avec sa famille et rejoint le Komsomol. Elle participa à des combats au Turkestan puis revient dans la région de la Volga. De retour à Moscou en 1921, elle devint étudiante en journalisme à Pétrograd. De 1925 à 1931, elle y travailla pour différents journaux. En 1937, ayant entre temps rejoint son mari Léonid Syrkine à Tchéliabinsk, ils y furent arrêtés lors des grandes purges staliniennes et Syrkine fut fusillé.

Elle fut condamnée à dix ans de prison au titre du fameux article 58 et envoyée dans la Kolyma. Pendant sa détention au Goulag, elle fit partie d'un groupe clandestin d'opposants, écrivit des poèmes et rédigea en 1944 un manifeste antistalinien. Son groupe fut dénoncé et elle fut condamnée à mort, peine commuée en quinze ans de travaux forcés.

Elle commença à écrire son long poème intitulé Kolyma qu'elle enterra sur place. Libérée en 1955, elle reconstitua de mémoire les quatre mille vers de son poème et l'envoya au 20ème Congrès du PCUS où elle en lut des passages et obtint sa réhabilitation, mais sa poésie ne sera jamais publiée de son vivant (les premières publications en samizdat commencèrent en 1965.)

Vladimirova retourna à Léningrad en 1957 et y mourut en 1962, restée fidèle jusqu'au bout à son idéal communiste qu'elle jugeait trahi par Staline (elle écrivit un poème intitulé Dans le mausolée qui vilipendait Staline tout en célébrant Lénine.)

Quelques extraits de Kolyma ont été traduits par J.-B. Para en 2016 dans la revue Europe, mais aucune autre publication en français des poèmes de Vladimirova n'a été réalisée à ce jour.

Леониду Сыркину:

Сегодня разрыто все,
и кровь по камням течет.
Я вижу твое лицо
и кляпом забитый рот.
До самой минуты той
ты верил: — Не может быть!
Не может Советской строй
позволить тебя убить.
Я вижу тебя в тюрьме
и тех, кто с тобой убит.
И рана твоя во мне
и ночью и днем горит.
Для этого нету слов.
И жизнь мала, чтоб забыть
рисунок тех мертвых ртов,
кричащих: «Не может быть!»

À Léonid Syrkine:
Aujourd'hui, on a déterré tout,
et le sang coule sur les cailloux.
C'est ton visage que je vois
Et ta bouche privée de voix
Jusqu'à cette minute-là
Tu croyais: ça ne se peut pas!
Qu'on te tue l'ordre des Soviets
Impossible qu'il le permette.
Moi dans la prison je te vois
Et ceux qu'avec toi on tua.
Et nuit et jour ta blessure
Est en moi une brûlure.
Il n'y a pas de mots pour ceci.
La vie est trop courte pour l'oubli
Du dessin de ces bouches-là
Mortes criant: « Ça ne se peut pas! »

Notes sur le texte et la traduction:

Ce texte est un hommage à son mari fusillé par le régime stalinien. Les vers sont des heptasyllabes à rimes alternées. La traduction est en vers de 8 ou 9 syllabes avec des rimes plates.

privée de voix: le texte dit "bouchée par un baîllon".

Q'on te tue l'ordre des Soviets / Impossible qu'il le permette: le texte dit "il ne se peut que /le régime/l'ordre/le système/ soviétique permette que l'on te tue".

Et nuit et jour ta blessure / est en moi une brûlure: le texte dit "ta blessure en moi / Et la nuit et le jour brûle".

pour l'oubli / du dessin: le texte dit "pour oublier le dessin".

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