Le Siècle de Mandelstam

Ce poème de 40 vers daté de 1922 est un des plus célèbres de Mandelstam et certainement un des plus difficiles.

ВЕК

Век мой, зверь мой, кто сумеет
Заглянуть в твои зрачки
И своею кровью склеит
Двух столетий позвонки?
Кровь-строительница хлещет
Горлом из земных вещей,
Захребетник лишь трепещет
На пороге новых дней.

Тварь, покуда жизнь хватает,
Донести хребет должна,
И невидимым играет
Позвоночником волна.
Словно нежный хрящ ребенка
Век младенческой земли —
Снова в жертву, как ягненка,
Темя жизни принесли.

Чтобы вырвать век из плена,
Чтобы новый мир начать,
Узловатых дней колена
Нужно флейтою связать.
Это век волну колышет
Человеческой тоской,
И в траве гадюка дышит
Мерой века золотой.

И еще набухнут почки,
Брызнет зелени побег,
Но разбит твой позвоночник,
Мой прекрасный жалкий век!
И с бессмысленной улыбкой
Вспять глядишь, жесток и слаб,
Словно зверь, когда-то гибкий,
На следы своих же лап.

Кровь-строительница хлещет
Горлом из земных вещей,
И горячей рыбой плещет
В берег теплый хрящ морей.
И с высокой сетки птичьей,
От лазурных влажных глыб
Льется, льется безразличье
На смертельный твой ушиб.

Le siècle

Mon siècle, ma brute, qui saura
Dans tes prunelles plonger ses yeux
Et avec son sang recollera
Les vertèbres des siècles par deux ?
Des choses terrestres giclant
Le sang bâtisseur coule à flots
Le parasite est seul tremblant
À l’amorce des jours nouveaux

La créature, encor vivante
Doit tenir ferme son échine
Comme la vague remuante
Son dos une invisible épine.
Le siècle est un terrain nouveau
Le frêle tendon d’un enfant
La vie qu’encor comme un agneau
On sacrifie en la scalpant.

Pour qu’un monde nouveau advienne
Que le siècle soit libéré
Il faudra qu’une flûte enchaîne
Les membres noueux des journées.
Une humaine angoisse l’agite
Comme une vague, c’est le siècle.
Vipère dans l’herbe palpite
À la mesure d’or du siècle.

Les bourgeons deviendront joufflus,
De verts surgeons vont s’élancer,
Mais ton échine fut rompue,
Mon beau siècle qui fait pitié,
Fauve cruel mais affaibli,
Qui fut si agile autrefois,
Avec un sourire abruti,
Tu vois tes pas derrière toi.

Des choses terrestres giclant
Le sang bâtisseur coule à flots
Saute comme poisson ardent
Chaud cartilage au bord de l’eau
Hors d’un haut filet à oiseaux
Depuis d’humides blocs d’azur
Il coule, coule, indifférent
Envers ta mortelle blessure.

Notes sur le texte et la traduction :

L’allégorie animalière en quoi consiste ce poème est parsemée de termes anatomiques dont la récurrence et parfois la précision lui donnent une coloration hallucinatoire.
Pour commencer, en voici donc un petit glossaire, dans l’ordre de leur apparition dans le texte :

зрачки : prunelles, pupilles

позвонки : vertèbres, colonne vertébrale, épine dorsale

кровь : le sang (féminin en russe, comme en espagnol : la sangre)

хребет : dos, échine, rachis, épine dorsale, colonne vertébrale

хрящ : cartilage, tendon, os.

Темя : sinciput (le haut du crâne ; je l’ai associé à ‘scalper’ eu égard au contexte sacrificiel ; une traduction plus matérielle (« os cranien » chez F. Kérel) me paraissant inadéquate à mon projet)

колена : les genoux, mais aussi les coudes, et plus généralement les membres et leurs articulations

лап : des pattes

Le poème est constitué de vers assez courts (7 à 8 syllabes) et comme souvent chez Mandelstam, il présente des rimes entrelacées (sauf les trois derniers vers qui sont plutôt assonancés que rimés).

J’ai donc choisi une traduction en octosyllabes rimés (sauf les 4 premiers vers du premier huitain qui comptent tous neuf syllabes) en évitant de perdre trop de substance ; cependant, « le bord de la mer » est devenu « le bord de l’eau », et « les empreintes de tes pattes » se sont réduites à « tes pas ». J’ai choisi ‘ardent’ pour rendre горячей qui peut exprimer à la fois la chaleur et la vivacité.

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